L’intérêt des chercheurs en sciences sociales pour les gated communities va croissant : l’enfermement volontaire d’une partie de la population urbaine remet en effet en question le sens que l’on donne habituellement à l’urbanité et aux fonctions de la ville. La géographie s’enrichit ainsi régulièrement de nouveaux travaux sur ces questions qui connaissent un renouvellement en profondeur. Parmi eux, il faut faire une place particulière au bel ouvrage de Stéphane Degoutin publié par les Editions de la Villette : Prisonniers volontaires du rêve américain.
L’auteur, qui mène des recherches sur le fait urbain et les formes de gouvernance, a une formation d’architecte et travaille comme designer [1]. Il en ressort une approche originale du phénomène pour les formes produites et sa démarche est appuyée par une solide iconographie de nature très variée, originale dans ses choix et intéressante dans ce qu’elle apporte à la démonstration.
Aux Etats-Unis, les gated communities fascinent : elles alimentent une mythologie contemporaine du huis-clos largement investie par la littérature ou le cinéma (un épisode de la série culte X Files a eu pour cadre un lotissement clos dont les habitants disparaissaient mystérieusement). Dans la réalité, rien de tel : ces quartiers sécurisés se distinguent peu des autres lotissements de la ville. Pour comprendre la spécificité de ces formes urbaines, il faut les resituer dans l’aboutissement de processus anciens qui modèlent en profondeur les villes américaines : les transformations de la société américaine, l’étalement urbain, les mutations du système productif... forment de nouveaux paysages urbains dont Los Angeles est à la fois la vitrine et le laboratoire d’observation privilégié. Là, la privatisation des villes s’observent à l’échelle d’une des plus grandes métropoles du monde.
L’enquête de Stéphane Degoutin commence par une approche historique du phénomène aux Etats-Unis et dans le monde ; ce phénomène ancien, né en Europe (il suffit de penser aux villas parisiennes, ces petites rues privatisées, ou aux squares enclos de Londres), se diffuse largement aujourd’hui. Une fois ces cadres posés, le cas de Los Angeles est longuement exploré. Le processus de « wallification » (c’est-à-dire le phénomène d’enclosure), les formes nouvelles de sociabilité fondées sur l’association et le marketing sont à l’origine de la gated community comme produit immobilier répondant aux attentes des différentes couches de la population (et pas seulement de la frange la plus riche). Ces nouvelles formes d’habitat sont la dernière modalité du rêve américain : à une échelle plus grande, Stéphane Degoutin s’intéresse aux maisons, à leur forme et leur aménagement : elles révèlent ainsi le sens que les citadins donnent à leur logement et à leur univers quotidien. Ce repli sur soi ne va pourtant pas de soi et semble marquer une rupture avec la conception que les Américains se font de leur territoire : un espace sauvage (caractéristique de la wilderness) à conquérir et à aménager pour le bien-être des populations.
Cet enfermement volontaire est l’une des modalités des processus de fragmentation et de ségrégation à l’œuvre dans les villes américaines. La ville ne joue plus son rôle de creuset et d’échange : c’est le rapprochement par l’identité qui l’emporte. Les relations sociales sont commandées par la proximité sociale et spatiale. Mais comment garder un œil sur la planète quand on vit enfermé : le repli n’est que physique, et les résidences restent ouvertes. Loin de vivre en ermite, les habitants cherchent dans un entre-soi sécurisant un environnement de vie agréable et non une retraite isolée. Les gated communities sont donc révélatrices des évolutions de nos sociétés urbaines hypermodernes : les relations se nouent selon des réseaux qui dépassent les quartiers sécurisés qui obéissent à de nouvelles logiques qui n’obéissent plus au modèle de la grande ville. Au cœur de la métropole multimillionnaire, des quartiers, des villages apparaissent et dont les ensembles résidentiels clos sont la préfiguration.
La privatisation de l’espace public, à différentes échelles (du petit quartier résidentiel clos au gigantesque parc d’attraction à thème, véritable ville dans la ville), et les nouveaux niveaux de régulation et de gestion sont donc au cœur des questionnements abordés par Stéphane Degoutin.
Compte rendu : Yann Calbérac
[1] On lui doit notamment le site http://www.googlehouse.net, installation artistique en ligne qui permet d’assister à la création d’une maison et de toutes ses pièces à partir de photos d’intérieurs collectées sur la toile grâce à des moteurs de recherche.
