On reproche souvent aux chercheurs d’être les gardiens d’un pré-carré minuscule, une sorte d’os qu’ils rongent toute leur vie et déclinent sous des propositions diverses. Pierre Gentelle - qui fut toute sa vie au CNRS - n’est pas de ceux-là. Le voici pressé par un éditeur de présenter l’Asie, dans son ensemble, en 45 minutes ! Donc, osons l’Asie. Sous la forme d’un DVD, avec commentaires et cartes à l’appui, dans une forme éprouvée à la télévision depuis plus d’une décennie, avec le succès que l’on sait.
Pour qui veut garder un découpage du monde en cinq parts, l’Asie constitue avec l’Europe une morceau qui fait problème. Car « l’Asie ne s’est jamais conçue comme une unité ». Pierre Gentelle explique d’emblée que l’idée d’Asie n’existe pas dans l’esprit des Chinois et des Japonais. En dissipant ce malentendu, il a les mains libres pour présenter ce « continent » par des « blocs ethniques » et des « minorités », des terres fermes et des archipels, des aires religieuses et une construction régionale qu’il positionne par rapport à d’autres grands ensembles du monde, l’Europe, les Etats-Unis et la Russie. Cette présentation thématique en ondes concentriques a le mérite de casser le déterminisme physique en superposant différents types de données qui déterminent un objet qu’on appelle « l’Asie » mais qui n’a de réalité que chez ceux qui le désignent comme tel.
Le DVD pose ainsi neuf questions de « géopolitique » qui permettent de saisir le sens que lui donnent les stratèges, les investisseurs, les touristes, les mangeurs, les amateurs de roman ou de paysages. Car qu’est-ce qu’être « asiatique » ? Vouloir répondre serait absurde car la réponse dépend du point de vue. Pierre Gentelle fait des choix dans l’immense savoir qu’il maîtrise sur cette aire pour ordonner le monde tel qu’il est « là », entre Méditerranée et Pacifique : un espace politique sans cesse recomposé par des décolonisations, des systèmes d’intégration, une croissance économique hétérogène, des nationalismes qui s’affirment.
Pour les acteurs et les « territoires clés », Gentelle isole les deux poids lourds démographiques que sont l’Inde et la Chine (attention aux cartes, car les densités ne sauraient « illustrer » un propos sur les migrations...), autour desquels gravitent des « NPI », des « pays musulmans » qui sont autant de catégories permettant de positionner les Etats et les populations les uns par rapport aux autres. Plus nouvelle en géopolitique est l’étude des « intérêts » des pays et, ici, du Japon : Gentelle voit dans la défaite de 1945 mais aussi dans un système d’organisation de l’espace privilégiant la ville par rapport à la campagne, voire des velléités d’émancipation politique et stratégique, la clé pour comprendre la place du Japon dans cet ensemble « asiatique ». De même, le « projet chinois » est éclairant pour comprendre la diplomatie et les choix économiques de la Chine d’aujourd’hui : question préalable de Taïwan, volonté d’accroître le niveau de vie (« passer de la misère à la dignité ») par la concurrence et les accords économiques avec des pays possesseurs de matières premières. Quant à l’Inde, Gentelle reprend l’idée d’un pays stable sur le plan politique (mais comment s’expriment les violences avec le Pakistan, le Sri Lanka ?), d’une volonté de développement auto-centré, de nouvelles alliances avec les Etats-Unis au détriment de la Russie.
Toujours à sa vision concentrique, Pierre Gentelle évoque les autres pays dans une approche « marginale » par rapport aux trois grands, soulignant les liens de dépendance des uns et des autres, des problèmes « brûlants » dans certains pays comme la Birmanie ou le Pakistan. Il garde l’idée d’enclavement pour les Etats himalayens, dépecés par la diplomatie chinoise et sans grand impact régional pour l’instant. Et il regroupe des « territoires du vide » qui vont de la Sibérie au Tibet et la Mongolie dont la privation d’accès à la mer - idée très braudélienne - pourrait expliquer leur marginalité.
C’est d’ailleurs en Asie du Sud-Est que Pierre Gentelle situe le « point focal des ambitions mondiales ». La fragmentation géographique, la mer pensée comme un « espace militaire », les fonctions portuaires d’échelle planétaire, tout concourt à remettre au centre de la politique régionale cet « entre-deux ». Il ne faut pas négliger le tourisme qui n’est pas évoqué mais qui, des conquêtes coloniales au tsunami, a positionné cette région-là fortement dans l’imaginaire des Occidentaux.
Dans une conclusion magistrale, Pierre Gentelle rappelle que les intentions des Etats-Unis ne sont pas à négliger, que la Russie n’a pas de grand rôle mais pourrait en trouver un, via l’OMC. L’Asie, globalement mais sans le Moyen-Orient qui n’est pas traité ici, s’est un peu plus invitée au grand jeu mondial. Dans lequel elle n’est plus seulement un théâtre d’opérations militaires ou économiques mais plutôt une somme d’acteurs (des « Titans ») qui se jaugent, se cherchent pour accéder au grand banquet de l’abondance.
Compte-rendu : Gilles Fumey
