Dans le mouvement brownien qui s’empare de la planète depuis quelque temps et qui affole les sciences humaines, C. Grataloup offre une pause en compagnie de F. Braudel auquel il emprunte l’esprit de son sous-titre. Certes, le « sens » de ce mouvement n’est pas évident à décrypter (Il y a quelques semaines les Cafés géographiques posaient la question : La mondialisation est-elle terminée ?) et il faudra encore des années pour saisir l’emboîtement des différentes composantes du monde. Le livre donne une idée du nombre des tics d’auteurs affirmant qu’il y eut "une", ou "deux", ou "trois" mondialisations alors que, selon lui, la mondialisation est surtout « une question épistémologique ».
C. Grataloup détaille l’historicité du monde [1] en rappelant que « le monde fut longtemps inexistant ». Selon lui, il faut attendre les Grandes Découvertes pour que les interactions s’enclenchent à une échelle qualifiée de « mondiale » même si une bonne part des liaisons ne sont, pendant un certain temps, que transatlantiques ou limitées à quelques produits phares. C’est quand même dans cet espace-temps là que l’Europe va « coudre le monde », inventer les périphéries et une centralité dont les images récurrentes sur les cartes tiennent à l’habileté des projections polaires permettant de dessiner un « archipel mégalopolitain mondial » (AMM) emprunté à des travaux antérieurs (Dollfus, Brunet).
Dans la série des raisons de la mondialisation actuelle, la finance joue à la manière d’un moteur, notamment du fait de la permanence des cotations boursières. L’agencement des bourses de valeur sur les fuseaux horaires a été le premier lieu d’échanges en continu, une sorte d’empire sur lequel le soleil ne se couche jamais. Mais cet épisode-là a été rôdé par des échanges à échelle intercontinentale de nombreux produits de forte valeur ajoutée comme la soie, les textiles, les épices, mais aussi le sucre que Grataloup appelle joliment « le premier combustible du monde », puis plus récemment, les drogues, le vin. Mais on peut ajouter selon les époques le maïs ou le piment, l’acier et le béton, les médicaments et les puces électroniques, les cosmétiques et les logiciels, etc. Autrement dit, des produits de plus en plus transformés et dont la nécessité s’impose quand le niveau de vie s’accroît.
Si l’Europe au cœur de l’Ancien monde est une civilisation « tard venue », elle est active réellement depuis Henri le Navigateur (1394-1460). A peu près au même moment, l’eunuque musulman Zheng He (1370-1434) lance ses jonques chinoises dans les océans du Sud asiatique. C’est finalement « la capture de l’Amérique » qui donne l’avantage à l’Europe, d’autant que le choc microbien accroît l’impact des coups de boutoir de Cortès et de ses troupes.
C. Grataloup revient à plusieurs reprises sur la question de la marginalisation de l’Afrique subsaharienne dans la maquette du monde actuel. Une région à la puissante originalité, longtemps autonome mais, finalement, fragile, dans laquelle l’Europe va « produire du sous-développement ». L’auteur part du constat du handicap de l’Europe à l’origine de ses frénétiques entreprises coloniales. La colonisation a été censée produire ce que le milieu « tempéré » de l’Europe, paré de tous les avantages par une géographie déterministe heureusement disparue, ne pouvait offrir : diversité biologique, ressources minières, populations jeunes, etc. Mais ce que Grataloup appelle « la guerre civile européenne » et qu’abusivement on avait pris pour une guerre « mondiale » - la première -, va donner un coup d’arrêt à la prédation du monde. Cette poignée d’aventuriers, d’hommes d’affaires portés par l’idéologie du progrès n’auront de cesse de concourir dans une compétition industrielle interne qu’ils lancent au début du 19e siècle avant de se voir souffler les premières places par les Etats-Unis et le Japon. Cette industrie est le creuset d’où va soudre le mouvement de fond reformatant les échelles, les pavages territoriaux, les manières de penser l’homme comme un individu dans des sociétés majoritairement holistes.
Sur les questions culturelles, capitales pour comprendre ce mouvement, Grataloup nous gratifie de belles pages, en particulier sur le rôle joué par les Jésuites qui furent sans doute les premiers à avoir eu conscience d’une humanité unique, comme l’avait montré P. de Charentenay dans un mémorable débat au café de Flore (Les jésuites, premiers mondialisateurs ?). Il n’oublie pas les antidotes à la mondialisation que sont les idéologies, les religions (un certain Islam, mais aussi certains pans du christianisme) et tout ce qui gravite autour des consciences identitaires. En appelant de ses vœux une identité « à l’échelle de l’oecoumène ». Il n’est pas impossible que le caractère eschatologique de l’incantation finale ‘Une seule Terre, une seule humanité : un seul Monde’ trouve dans l’écologie et l’inquiétude latente sur l’environnement, de quoi alimenter cette identité-là.
On connaissait C. Grataloup géohistorien par ses beaux Lieux d’histoire. Essai de géohistoire systématique. On découvre ici un disciple de Braudel devenu l’étudiant, puis le successeur d’O. Dollfus, dans sa meilleure forme intellectuelle. A l’aise dans un temps long qu’il embrasse avec gourmandise et qui donne à la compréhension du monde l’un de ses meilleurs décryptages.
Compte rendu : Gilles Fumey
A lire sur le site des Cafés géographiques :
Comment, avec Olivier Dollfus, la géographie en vint au Monde (Christian Grataloup)
Tous les articles publiés sur la mondialisation
[1] Qu’il écrit avec une majuscule, avec raison, mais habitude que nous ne prenons pas, du fait de la confusion avec le quotidien, notamment dans certaines phrases où les tournures et le contexte gênent de jeunes lecteurs.
