Peut-on cartographier la mondialisation ? La question paraît simple ; la réponse est pourtant difficile. Répondre par l’affirmative, c’est dire implicitement que la mondialisation est un phénomène géographique, et que, comme tel, il doit pouvoir être représenté comme peut l’être tout espace, au moyen d’une technique spécifique que l’on nomme la cartographie. Qu’elle se débrouille ! Répondre par la négative revient soit à négliger l’importance de la dimension spatiale du phénomène, ce qui est une contradiction formelle car le Monde est par définition un espace, soit à forcer le trait pour décrire la situation dans laquelle se trouve celui qui veut construire une image du phénomène, situation difficile car contradictoire, nous le verrons, avec les principes fondateurs de la carte, et dans une moindre mesure avec ceux de la cartographie.
La réponse juste est alors subtile. Elle suppose, d’une part, de saisir de manière précise et renouvelée ce qu’est l’acte cartographique et de concevoir, d’autre part, une idée de la mondialisation qui soit compatible avec une saisie géographique du phénomène, fondement de sa représentation cartographique.
Qu’est-ce donc que la cartographie ? La cartographie est une technologie sociale ayant pour objet la représentation graphique conventionnelle de l’espace, en particulier de l’espace géographique. La représentation est conventionnelle, contrairement à l’art, photographique ou pictural en particulier ; ce qui n’exclut pas une critique esthétique de la cartographie, au contraire. Parmi les produits cartographiques, la carte est un cas particulier, pour lequel le point de vue est zénithal. La réalisation de globes fait appel à la cartographie, mais un globe n’est pas une carte.
Ce point de départ formel met l’accent sur le caractère conventionnel de la représentation cartographique, mais aussi sur le fait que la carte n’est qu’un produit particulier de la technologie cartographique, répondant à certaines conventions. La carte est une sorte de protocole de représentation. C’est peu, mais c’est aussi beaucoup. Car le cadre conventionnel que définit spécifiquement la carte n’entre que marginalement en résonance avec le cadre conceptuel de la mondialisation. Autrement dit, pointer cette dissonance est une manière de souligner deux aspects essentiels de la réponse à la question de départ : pour être juste et pertinente, toute carte doit s’appuyer et traduire une pensée géographique qui lui préexiste - ce qui suppose un théorie de l’espace, même si elle n’est qu’implicite, voire incosciente -, et la pensée géographique de la mondialisation doit être capable de s’abstraire, au moins partiellement, des présupposés que véhiculent les cartes du monde existantes.
Quel est alors l’état des lieux en la matière ? Si l’on veut bien laisser de côté ce qui, dans la géographie française, relève de la connaissance intime et experte des régions du monde ou d’une réduction naïve de la mondialisation à une approche déstructurée et mal informée des logiques économiques à grande échelle (il vaut mieux s’adresser au "traders" sur ces sujets), et si l’on s’intéresse à ce qui tient plutôt d’une science sociale s’attachant à penser l’espace des sociétés, le cartographe dispose de quelques réflexions intéressantes et utiles à même de conduire son dessein. Dans cette perspective, la cartographie de la mondialisation est possible et utile à la géographie. Que disent alors de la mondialisation les géographes ? : "Émergence du Monde comme espace, processus par lequel l’étendue planétaire devient un espace. " (Lévy & Lussault, 2003, "Mondialisation") Et d’ajouter que l’humanité a déjà connu six mondialisations, chacune singulière, et qu’il s’agit aujourd’hui tout à la fois d’un moment lors duquel émerge de nouvelles échelles, de nouveaux pouvoirs politiques, d’échelle mondiale, de nouveaux lieux, "biens situés" contrastant avec l’accroissement des mobilités, et de nouveaux mondes, qui s’articulent avec le Monde (les majuscules initiales sont importantes). Le défi cartographique est posé.
Le changement d’échelle d’abord, innovation géographique majeure. Cette fois-ci, c’est la bonne échelle : le Monde ne fait plus qu’un ! C’est un problème cartographique pour au moins deux raisons. La première pose la question graphique de l’unité du Monde. Question qui, soulignons-le, n’appelle que des réponses imparfaites, car si la carte est une vue du Monde, jamais personne n’a vu ni ne verra le monde dans son entier, et la forme de ses parties n’a de pertinence qu’au regard d’un point de vue particulier. Mais cette question est habituellement posée dans les termes d’une autre question connexe, celle de la projection. Question technique, qui peut faire croire au non initié qu’il y a là un débat d’experts duquel résultera un décret consacrant le meilleur fond de carte du Monde et de la mondialisation. Il n’en est rien : la question de la projection est d’une simplicité enfantine, et mérite d’être exposée sans détours. Le besoin de visualisation de leur monde par les hommes s’est heurté assez tôt au triple problème de l’utilité de la vision produite, de son ergonomie, et de sa mémorisation. Plusieurs familles de réponses ont été apportées au cours du temps, répondant de manière plus ou moins avantageuse à ces trois composantes d’un même problème. Dans le monde antico-médiéval, l’expérience de la territorialité n’étant que très partielle, ce sont les réseaux qui structurent le plus fortement l’espace des utilisateurs de cartes : marchands, pèlerins, souverains en guerre... Pour chacun d’eux, l’espace se contrôle par ses nœuds (villes, places fortes...), reliées entre eux par un réseau de routes qui définissent des voies d’accès, des temps d’action et de réaction. Des modes de représentation compliquées, à la symbolique forte, presque tabulaires, suffisent à s’orienter dans l’espace complexe de ces réseaux. C’est avec la nécessité conjuguée d’une situation précise dans l’espace marin sans repère et d’une estimation des puissances par la superficie des terres contrôlées que se développe à la Renaissance une pratique cartographique connue mais avant cela peu utile, qui tend à faire de la carte un modèle réduit du territoire et de ses attributs de superficie sur un support de papier. Les solutions mathématiques se perfectionnent, mais la taille de l’étendue à représenter s’accroissant, il devient alors impossible de procéder sans casse à la réduction. Ceci du simple fait que l’espace courbe constitué par la surface d’une sphère ne peut être mis à plat sans être déformé d’une part, et déchiré d’autre part. La technique de la projection, qui permet tout simplement d’établir une relation d’équivalence entre les coordonnées géographiques d’un lieu sur le globe et celles dans une grille sur une feuille de papier, va alors connaître des raffinements infinis. Naîtront ainsi des dizaines de méthodes, dont les propriétés permettront de construire des cartes aux usages spécifiques : navigation, localisation précise, comparaison de superficies, mesures de distances. Mais à chaque fois, les lois de la géométrie obligent au moins au choix d’un type de projection, d’un centre de projection, et des espaces qu’il faudra scinder. Projeter, c’est alors choisir un centre du Monde et faire le sacrifice des espaces qu’il faudra déchirer. La victime habituelle de l’opération est l’océan Pacifique, toute désignée du fait du regroupement des continents "d’un côté" de la planète (regardons la planète à la verticale de Rapa pour nous en convaincre), et le centre du Monde est souvent l’Europe ; mais il arrive aussi, sensibilités nationales obligent, que les États-Unis se positionnent au centre et scindent l’Eurasie, ou que l’Empire du milieu prenne sa place attitrée. Quoi qu’il en soit, les méthodes de projection n’ont rien d’ésotérique et répondent techniquement à des attentes précises, qui relèvent in fine de choix de représentation faisant porter le plus souvent l’effort sur un objectif de "rendu" des formes ou des surfaces continentales, sans tenir compte de leur contenu social (populations, villes, réseaux de relations, etc.), mais en s’appuyant aussi plus ou moins sciemment sur des a priori culturels ou idéologiques structurants. Dans un effort d’alliance entre pensée du Monde et technologie projective, l’ingénieur américain Buckminster Fuller a développé une projection très intéressante : elle n’a pas de centre unique mais plusieurs, elle ne déchire que les océans, elle respecte très bien les superficies continentales. L’idée de Fuller était politique : le Monde est en voie d’unification, et l’humanité vit sur un archipel dont les îles sont les continents ; il importe donc de rendre cette unité, en dressant une carte du monde qui donne cette image d’un Monde unifié.
Le second problème cartographique est justement que la carte de la mondialisation doit figurer le Monde, d’une manière ou d’une autre. Cela ne signifie nullement qu’il doit y figurer sous une forme classique, avec un traitement égal de ses parties, mais plutôt que chacune d’elles doit y figurer selon une convention de représentation donnée et déclarée ; la carte des lieux mondialisés au sein d’une ville mondiale est une carte de la mondialisation. Mais cela ne signifie pas non plus qu’une carte de la mondialisation peut se limiter à une juxtaposition des cartes des sous-ensembles régionaux qui composent le Monde. Le changement d’échelle de la mondialisation crée du neuf, des espaces nouveaux, au premier rang desquels l’espace mondial, qui ne peut être résumé par un planisphère figurant les États du globe.
Le planisphère des États n’est pas une carte du Monde car cette image comporte trois défauts rédhibitoires. Premièrement, le message fondamental de la carte est celui d’une partition, ce qui est antinomique avec l’idée d’unification qui sous-tend la mondialisation. Deuxièmement, si la mondialisation est un fait actuel, il est en grande partie porté par des réseaux de toute nature, véhiculant hommes, marchandises, information, et le planisphère des pays, insistant sur la territorialité, oublie ainsi le moteur réticulaire de la mondialisation. Enfin, troisièmement, si l’enjeu majeur de la mondialisation est l’émergence d’une société politique d’échelle mondiale, et si son existence est encore embryonnaire, la dynamique géopolitique de la mondialisation voit aujourd’hui l’émergence de territoires politiques supranationaux et l’affaiblissement, ou du moins la relativisation du rôle des États dans les affaires du Monde.
Plus généralement, à l’heure de la mondialisation, le politique investit d’autres espaces que celui de l’État, et en particulier les espaces régionaux, qui se confondent pour une part avec les aires urbaines qui commandent le Monde dans l’articulation géographique : métropoles mondialisées / mégalopoles / archipel mégalopolitain mondial. En conséquence, une carte de la mondialisation doit faire une part importante aux lieux du Monde, espaces unifiés d’où partent, par où passent et où aboutissent les flux mondialisant : culture, finance, marchandises, information, tourisme... Or, face à cela, la carte souffre d’un handicape congénital : l’euclidiannisme. Véritable péché originel du cartographe, l’euclidiannisme désigne le fait qu’une carte ne peut être autre chose qu’une représentation plane de l’espace, alors que celui-ci ne tient pas dans un plan. L’espace des sociétés, c’est l’ensemble de relations que tisse la distance entre les composantes de la société, et les distances en question ne s’additionnent pas comme dans un plan, respectant l’inégalité qui établit que la distance la plus courte entre deux points est toujours la ligne droite. Si cela est vrai dans l’espace de la géométrie euclidienne, qui est aussi celui de la feuille sur laquelle on trace la carte, c’est tout à fait faux dans l’espace géographique, puisque la distance mesurée en temps de trajet entre deux lieux varie en fonction du sens du déplacement, du moment, de l’itinéraire et non de la forme (ligne droite, courbe, etc) du tracé. Dans un espace formé par les trois lieux A,B et C, le trajet AB+BC peut être plus rapide que le trajet direct AB, alors que sur la carte (euclidienne), AB est toujours plus court que AB+BC. Le seul moyen de représenter l’espace géographique dans toute sa complexité non euclidienne est alors d’user de subterfuges symboliques et de déformations, comme on le fait à l’aide de cartogrammes par exemple, ou plus simplement dans le dessin des plans de métro. Mais quoiqu’il en soit, les espace qui comptent dans le Monde mondialisé et, en premier lieu, les villes, a fortiori les espaces intra-urbains, ne peuvent être que sous-représentés par la cartographie.
Mais la carte aggrave son cas sur un autre plan encore. Cette relative incapacité à figurer ce qui compte dans le Monde de la mondialisation, elle la double d’une propension à figurer des espaces idiots, c’est-à-dire à survaloriser l’idiographie datée et statique. Ce que fait bien la cartographe inconscient du danger, c’est la délimitation et le coloriage d’étendues en général plutôt vides, du moins relativement à un Monde majoritairement urbain, étendues dont il conçoit l’unité sur des bases le plus souvent épistémologiquement fragiles, communutaristes et dont l’individualité est exclue, invoquant à l’avenant ici la religion (imaginée), là une culture (fantasmée), une ethnie (naturalisée), ou là encore la résidualité, pour les espaces dont on ne sait que faire mais qui s’obstinent à demeurer à leur place sur la mappemonde (habituellement : l’Afrique). Chef de file des cartographes idiots, Samuel Huntington, avec sa carte des civilisations et de leur choc annoncé, a tout de même réussi à influencer quelques programmateurs scolaires et quelques éditeurs de manuels, qui n’ont rien trouvé de mieux que de graver dans le marbre des cerveaux enfantins la carte d’un monde qui ne serait qu’une juxtaposition instable et conflictuelle de groupes ethniquo-religioso-culturels naturellement ennemis ; à chaque génération son fardeau épistémologique. On imagine avec bienveillance et naïveté que cette bévue manifeste puisse être justifiée par la nécessité d’une étude critique, que l’on attend de la part des enseignants et des enseignés, mais c’est là sans compter sur un aspect essentiel de la carte : sa fonction performative, ou dit autrement "l’effet de vérité", quand "dire c’est faire". Bien souvent, et même bien plus souvent qu’on ne l’imagine, l’existence de la carte du territoire suffit à prouver l’existence du territoire. Mieux que ça, toute carte produit le territoire plus qu’elle ne le représente ; la carte, c’est même le territoire . Jamais personne n’a vu ni ne verra le Monde, et pourtant, il existe. La carte des mondes d’Huntington fait exister ces mondes, et détruit le Monde. Corollaire important, incitant encore à l’optimisme : celui qui dresse la carte du Monde le fait exister. Le Monde est un impératif cartographique.
Patrick Poncet
Éléments bibliographiques
Jacques Lévy et Michel Lussault, 2003. Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Belin
Jacques Lévy, Patrick Poncet et Emmanuelle Tricoire ; 2004. La carte, un enjeu contemporain. La Documentation Photographique.
Cette carte présente la mondialisation et le Monde sous le point de vue de certaines de ses temporalités. Elle montre les fuseaux horaires de la planète sur un cartogramme, c’est-à-dire un fond de carte dont les superficies sont ici quasiment proportionnelles aux populations. Ce fond de carte est un de ceux choisis dans l’ouvrage comme fond de carte « standard » du Monde contemporain. La lecture de cette carte est double. Elle illustre d’une part les synchronismes du Monde au travers du peuplement différentiel des fuseaux horaires, répondant à la question : « combien de personnes vivent-elles en même temps ? ».
Une autre lecture portera son attention sur les asynchronies. Des décalages horaires qu’exploite la mondialisation, donnant une valeur à la situation géographique des places boursières (l’argent mondialisé ne dort jamais), organisant les 3 huit en horaires de jour grâce aux plateformes téléphoniques indiennes répondant aux appels américains nocturnes.
Le cumul des deux lectures met en évidence une régionalisation du Monde en grands ensembles globalement synchrones, plus ou moins cohérents. En face de la carte des aires de civilisations, image d’une histoire du temps long, il s’agit là de rendre visible la géographie du temps court.
La rédaction des Cafés géographiques souligne la parution prochaine d’un ouvrage collectif (Jacques Lévy, Boris Beaude, René-Eric Dagorn, Marc Dumont,Patrick Poncet, Blandine Ripert, Mathis Stock, Olivier Vilaça) intitulé L’invention du Monde. Une géographie de la mondialisation (Presse de Sciences Po) proposant une cartographie innovante de la mondialisation. Nous en rendrons compte sur le site des Cafés géographiques.
