Si Peter Brabeck, le P-DG de Nestlé nous assure que « notre alimentation n’a jamais été aussi saine », pourquoi ne le croirions-nous pas ? Et pourtant... Que n’a-t-il voyagé en Afrique ou tout simplement vu les images du film dans lequel son plaidoyer le condamne pour mauvaise foi. Les cinéastes se font de plus en plus l’écho des angoisses des mangeurs par des films alarmistes sur la malbouffe et sur les incohérences des filières alimentaires à l’échelle planétaire. Avec Super size me, Morgan Surplock avait frappé fort en 2004 contre MacDonald’s. Hubert Sauper avait insisté l’année suivante, en enquêtant sur la filière de la perche du Nil dans le Cauchemar de Darwin. En 2006, c’est Richard Linklater dans Fast food nation qui part en croisade contre les éleveurs de viande aux Etats-Unis. Et coup sur coup, deux Autrichiens, Nikolaus Geyrhalter avecle film au titre biblique Notre pain quotidien et Erwin Wagenhofer avec Le marché de la faim (We feed the world) portent la dénontiation - et quelle charge ! - sur les politiques catastrophiques de nos systèmes alimentaires.
Avec la sensation que nous voici, enfin, mis au pied du mur. Les « modèles » agricoles conçus par les scientifiques et les politiques accusent une faillite incommensurable, selon Jean Ziegler. Le militantisme de ce socialiste genevois, rapporteur à l’ONU sur le droit à l’alimentation jusqu’en 2008, est aussi implacable que le plaidoyer d’un procureur : « chaque enfant qui meurt est un enfant assassiné » parce que « nous pourrions nourrir 12 milliards de personnes avec ce que nous produisons actuellement ». Et si les images ont quelque chose d’écoeurant à voir, au moins pourront-elles induire les consommateurs à plus d’esprit critique dans leurs libertés de choix et, notamment, la mort lente des productions de qualité par une alimentation low cost.
De film en film et dans Le marché de la faim particulièrement, on est prévenu sur la puissance financière de ces groupes industriels qui ont bâti leur fortune sur l’obligation qu’a l’être humain de se nourrir plusieurs fois par jour. En matraquant publicité après publicité, l’idée est passée que la liberté serait de « gagner du temps », que la vie serait meilleure sans cuisine et que nous devrions consommer de la junk food (en clair, de la cochonnerie) pendant que les patrons de ces groupes dîneraient dans des restaurants étoilés. Aujourd’hui, ces sociétés agro-alimentaires sont maintenant jugées responsables, et de la pandémie d’obésité, et de la faim qu’elles organisent, selon Wagenhofer, comme un « marché ».
C’est d’ailleurs sur un marché physique, le Naschmarkt de Vienne (Autriche), que le réalisateur s’est posé, un matin, la question de l’origine des tomates qu’il va acheter. Sans doute a-t-il en tête le très dérangeant court métrage de Jorge Furtado, L’île aux fleurs. En menant l’enquête en Autriche, en Espagne, au Brésil, en Roumanie, en France, Wagenhofer découvre la maltraitance animale dans des élevages concentrationnaires, les absurdités des systèmes de transport, les paysages saccagés de ce qu’on ose encore appeler de ce beau mot des Latins, les « huertas » de l’Andalousie. Il interpelle des agronomes, des biologistes mais aussi des pêcheurs anglais qui travaillent pour la bureaucratie bruxelloise, des marins bretons. Un casting de qualité, dressé comme un mur devant les satisfecit d’un dirigeant de Nestlé qui ne veut pas voir les conditions catastrophiques de production de la firme suisse, qui vante son modèle et voudrait même que l’eau soit non pas un bien pour tous, mais un produit marchand. CQFD. Wagenhofer réalise le degré d’intégration des firmes agroalimentaires avec les médias qui ne sont pas libres d’enquêter sur les manières de produire, sous peine de perdre de la publicité. D’où la force de ces images rares qui "parlent" d’autant plus que les mots sont dangereux.
Ce documentaire est réussi parce qu’on est libéré des obsédantes voix off habituelles. Ici, le montage du film a joué des inserts qui construisent une argumentation implacable. En impliquant le spectateur, heurté par le gâchis qu’on lui donne à voir. Et qui se sent impliqué dans le « We » du titre. Car c’est bien de nous tous qu’il s’agit.
Ce documentaire aux allures apocalyptiques, pourtant en tête des box offices allemands et autrichiens, plaide pour une politique alimentaire cohérente à l’échelle mondiale. Car c’est de cela qu’il s’agit : les politiques agricoles ont été nationales (commandées par l’impératif de la sécurité alimentaire), voire régionales, comme l’est la politique agricole commune en Europe. Alors que le commerce l’a intégré à l’échelon mondial. Sans gendarme, le « laissez-faire » conduit à la loi de la jungle et du seul profit. L’enquête fait le va-et-vient entre les niveaux d’échelle pour montrer leur imbrication.
Il reste, pour sortir de cette impasse, des solutions. Le film n’en donne pas. Mais elles existent, surtout dans les pays de culture latine, où la qualité des pratiques alimentaires limite les dégâts du fast food bridé par le plaisir du repas en commun. Les solutions qui existent sont seulement celles que trouveront les consommateurs éclairés, désireux d’éviter cette filière suicidaire. Le mouvement italien Slow Food qui réunit déjà 85 000 personnes dans cinquante pays est en pointe dans ce combat. Mais dans le monde entier, il existe des manières de lutter contre ce qui est l’un des plus gros gâchis industriels du 20e siècle. Non, nous ne voulons pas de l’horreur alimentaire.
Compte rendu : Gilles Fumey (géographe, université Paris-Sorbonne)
Pour aller plus loin :
L’article de Cinéma Education : http://www.zerodeconduite.net/wefee...
Lire aussi de Nicolas Bauche :
De l’assiette au grand écran http://www.cafe-geo.net/article.php...
Sur le film culte de J. Furtado, L’île aux fleurs, 1989 :
http://www.filmdeculte.com/culte/cu...
Slow Food : http://www.slowfood.fr/france
A Lire :
Erwin Wagenhofer, Max Annas, Le marché de la faim, Editions Actes Sud, 2007.
A Voir :
Le cauchemar de Darwin http://www.cafe-geo.net/article.php...
Extrait du livre "We feed the world" : "Le chef de Deutsche Telekom annonce fièrement lors d’une conférence de presse que l’entreprise a fait des milliards d’euros de bénéfices, puis ajoute qu’on va licencier 30 000 employés - dont ceux qui ont contribué à engranger ces bénéfices. Voilà pour la question du chômage au temps du libre-échange. Nous devons réapprendre à prendre nos responsabilités, d’abord pour nous, puis pour nos actes. C’est ce qui est contenu dans ce "we" [...]. Et la bonne nouvelle, c’est que nous en sommes capables. Nous devons manger, nous devons faire les courses, et nous pouvons donc décider de ce que nous voulons. Ce système n’a ni été créé par la nature, ni par Dieu, ce sont les hommes qui l’ont fait et nous pouvons donc le changer. Voilà pourquoi le film et ce livre s’intitulent We feed the world et non They feed the world." E. Wagenhofer
