Perclus de « fractures », ainsi va notre monde hypermoderne. Une technologie est-elle censée améliorer le sort des citoyens, des salariés, des jeunes, des étrangers, des riches ou des politiques, que sais-je encore, et nous lancer dans plus de « progrès », aussitôt, elle engendre l’inégalité, elle invente une nouvelle « fracture ».
L’internet est donc une grosse machine à valoriser (ou dévaloriser pour ceux qui ne l’ont pas) l’espace géographique. La carte mondiale des connexions est connue. Ce qui l’est peu, pour l’instant du moins, est la qualité de la connexion. G. Dupuy compare la durée de l’enregistrement du film Titanic selon le débit : pour 28 Kbps, il faut plus de 40 minutes contre 7 minutes et des poussières pour qui possède le câble (10 Mbps). Il rappelle que cette réflexion sur les conséquences des inégalités avait déjà été pensée... au début du 20e siècle : c’est alors Theodore Vail, président d’ATT, qui invente l’idée de « service universel » (mais envisagée ici dans un sens fonctionnel, d’harmonisation entre les offres des différents opérateurs). Mais l’idée est là.
G. Dupuy rappelle les différents contextes de la fracture numérique (bataille des définitions, réseaux, etc.) pour mieux situer la question de la diffusion du numérique qui suit curieusement toujours une courbe en « s ». La diffusion des réseaux numériques est différente de ce qui s’est passé pour l’eau, le transport, l’électricité car il n’y a pas de stabilité technologique en longue période.
Les risques de fracture numérique liée à des inégalités sociales sont plus le fait d’effets d’environnement (travail) ou de capital social que de niveau d’instruction, voire de revenu. Et les personnes âgées ? Sont-elles à l’écart ? Pour l’instant, oui, et largement. Mais moins pour des questions financières que pour un manque d’intérêt. Plus géographique est la « fracture nord-sud » avec des contrastes importants à l’intérieur du nord (dans l’Union européenne, les ruraux sont connectés à du haut débit à 62% contre 90% pour les citadins). De nombreuses pages sont consacrées aux différences intra-nationales, aux écarts entre villes et banlieues où les clivages portent beaucoup sur les usages.
G. Dupuy expose toute une série d’études de cas sur les tentatives de réduction de ces fractures, par des programmes gouvernementaux (Royaume-Uni, France avec le réseau Renater) que des initiatives locales (la cyberbase des Sept Vallons, Aveyron).
Ce petit ouvrage se clôt par un « débat » avec des documents nombreux et parlants et des questions nouvelles (par exemple, la fracture numérique peut-elle être résolue par le téléphone mobile ?). Un bon index met à jour le sens du sabir utilisé par les professionnels de NTIC. Pari éditorial gagné.
Compte rendu : Gilles Fumey
Pour aller plus loin, sur le site des Cafés géo :
Le réseau Internet abolit-il la géographie ?
Internet et les territoires
Internet, géographie d’un réseau (Gabriel Dupuy)
