La mise en actes du nouvel ordre issu des urnes le 6 mai 2007 devrait modifier tous les paysages français au cours des dix prochaines années, sauf erreur majeure du pouvoir. Il devient urgent d’enregistrer d’un œil aigu la géographie de la France telle que chacun de nous croit la voir, au-delà du foisonnement médiatique actuel, de bonne guerre mais dont les effets ne dureront qu’un temps, celui de la mise en place d’un nouveau pouvoir. Rappelons qu’on n’a jamais vu deux fois un président Mitterrand l’air inspiré remonter la rue Soufflot une rose rouge à la main. On ne devrait pas non plus revoir deux fois un chef d’État sauter d’un Fouquet’s à Malte. À tout vainqueur tout honneur ! Laissons donc la parole aux adversaires décomplexés de tout ceux qui se réclament de cette « vieille chose », la gauche. On pourra ensuite écouter - s’il quittait d’aventure la Lang de bois - le discours des vaincus, bobos et bobotes, pour simplifier, ci-dessous, le discours popote.
Le constat des « désinhibés » : « En plus des bonnes nouvelles, comme la mort du Parti communiste français et les scores ridicules des gauches antilibérales, antiaméricaines et antimondialisation, nous avons pu assister durant ces élections au réveil d’une droite désinhibée et probablement à l’apparition pour la première fois en France d’un courant conservateur. Peu de spécialistes insistent sur le fait que la victoire de Sarkozy est aussi un pied de nez au « chiraquisme », cette fausse droite antilibérale, sans âme ni corps, coupée des réalités économiques et de la vie des gens, incapable de comprendre la marche du monde et les bouleversements de la société, gavée à l’étatisme et à l’interventionnisme. Attirer six millions d’électeurs de plus que Chirac en 2002, c’est plus important que le million d’électeurs perdus par Le Pen qui est, on le sait très bien, plus une boîte de communication qu’une alternative politique crédible. La France a enfin un candidat « conservateur » dans le sens anglo-américain du terme ». Ce constat, effectué par l’auteur d’un livre dont le titre dit tout (Nicolas Lecaussin, Cet Etat qui tue la France, Plon) tricote assez peu dans la dentelle. Donc « bonne nouvelle » ! Nous vivrions une « révolution conservatrice française » !
Pas si vite. Le pouvoir nouveau va-t-il pouvoir affronter à égalité les autres grands pays conservateurs qui mènent le monde ? Rien n’est moins sûr, poursuit Lecaussin. Cette droite désinhibée n’est pas unie. Il la voit constituée de deux grands courants intellectuels irréconciliables, qui ne cessent de la miner de l’intérieur : à la droite de ma droite, Maistre, Bonald et Maurras et, à la gauche de ma droite, Tocqueville, Constant, Aron et Jouvenel. D’un côté, souverainisme, légitimisme, nationalisme ; de l’autre, libertés, droits de l’individu et modernisme. Ce clivage profond et durable devrait inhiber l’apparition d’un grand leader charismatique de la conservation française, sur le modèle de Reagan, Thatcher, Aznar, Howard l’Australien, Koizumi, Deng Xiaoping... La France ne se serait dotée, en fait, que d’un objet transitionnel, jetable, qui n’aurait réussi son hold up longuement annoncé qu’à la faveur de la faiblesse insigne d’une gauche ancrée dans l’archaïsme.
Qu’entend-on filtrer, maintenant, du discours popote ? À part le verbe des manieurs de flammes de l’enfer, que voit-on poindre dans les marmites de la défaite ? Si peu de discours crédibles chez les politiques que l’on irait jusqu’à recourir à celui des intellectuels. Et là, horreur, impossible de se référer aux intellectuels popotes : ils ont déserté ! Ceux qui n’ont pas tourné au vent, la face ouverte aux prébendes, sont soudain devenus « taiseux ». Les plumes partisanes, il est vrai, sont toujours privées d’idées quand le vent ne souffle plus dans leur direction. On en vient à regretter la cacophonie du discours popote des années 1980.
Il faut aller chercher du côté des naïfs. L’écrivain Pascal Bruckner (Rebonds, Libération, 14 mai 2007) annonce en Nicolas Sarkozy un soixante-huitard attardé, chargé d’acclimater les idées révolutionnaires en France puisqu’elles sont abandonnées par le conservatisme laxiste de la gauche popote. Ah bon ! Il recense, du soixante-huitard, le style nerveux, donc moderne, le volontarisme, le style assumé de ses démêlés conjugaux, le rapport décomplexé à l’argent (quand un Fabius cache sa fortune, un DSK fait la sienne toute petite et un Hollande rapetisse la maison de Mougins), l’origine étrangère exploitée (ne rappelle-t-il pas l’ignoble surnom de Mendès pas France ?), l’art de se battre à fronts renversés, le goût de pratiquer les grands écarts, comme proposer à la fois l’ordre et la rupture, le libéralisme et le dirigisme, la religion et la laïcité, le gaullisme et l’atlantisme... Pourquoi ne pas aller jusqu’au maintien des intérêts acquis tout en se faisant le héraut du mouvement ?
Dans cette analyse, que reste-t-il donc de la gauche ? On veut dire : du PS, qui prétend la représenter ? Bruckner n’a pas la cruauté de faire à ce stade de décomposition l’équation PS = post scriptum. Mais il voit ce parti se plaire dans les menottes qu’ont passé « les groupes trotskystes, altermondialistes, écologistes à son surmoi gauchisant ». Il le voit « mourir dans le culte des pensées mortes », accuser de « réactionnaires » tous ceux qui ne parlent pas la « novlangue progressiste ». Qui fera les frais de la « rénovation » de ce PS-là, dit-il ? Il trouve alors pour s’exprimer une jolie phrase, digne de Clément Rosset : « rien de plus narcissique que l’utopie quand elle préfère la sécheresse de l’idée à la richesse de la réalité ».
Faut-il pour autant entendre le discours de la « droite pure » (l’écouter, certainement), celui de Lecaussin : « Les grandes révolutions conservatrices et libérales ont été faites par des politiques au-delà des traditions et des courants intellectuels. Le conservatisme américain de Reagan a réussi grâce aux conservateurs de terrain, aux associations de la société civile et au travail des think tanks, ces laboratoires d’idées et d’action. Les théories économiques de Friedman ou de Hayek n’auraient jamais suffi pour gagner la bataille. Elles ont alimenté le débat, surtout après la victoire politique. Pareil en Grande-Bretagne et dans d’autres pays où, paradoxalement, la révolution conservatrice est partie de la base et non pas d’en haut. Attirer les classes populaires, sortir en tête dans les régions touchées par la désindustrialisation et pas seulement par les problèmes d’insécurité, sont des caractéristiques d’un vrai candidat conservateur. Reagan, Thatcher, Bush ont été élus (et réélus) par les classes populaires. En 2004, c’est « l’Amérique profonde » qui a voté pour le candidat George W. Bush pendant que l’Amérique bobo des villes de la Côte Est votait pour Kerry ». Et vlan !
Alors, Jacques Lévy et les autres inventifs de la géographie politique, sortez-nous des cartes brillantes qui montrent d’autres phénomènes que ceux que montraient déjà, il y a presque un siècle, les cartes malhabiles d’André Siegfried, en partant des résultats électoraux. La situation complexe dans laquelle se trouve chacun de nous a besoin de votre inventivité ! Au-delà des formes dé-formées - et donc complaisantes - de votes répétitifs, montrez-nous les aspects nouveaux de la France politique actuelle ! Quels faits sociologiques représenter ? Quelles pulsions antagonistes exposer ? Quels désirs révéler ? Quels appétits mettre en cartes ? Changez d’échelle ! Faut-il s’en tenir au niveau du département ou du canton ? Faut-il descendre au niveau du quartier, si souvent cité, de l’îlot dont Jospin faillit faire la base de sa police, de la communauté, ou bien du ghetto ? Faut-il descendre encore plus à ras de l’individu, jusqu’à entrer par l’enquête dans nos têtes embrouillées, pour qu’enfin soient recomposées, aux différents niveaux, des catégories statistiques qui aient un peu plus de sens que les catégories socio-professionnelles actuelles ? Et tant pis pour les fameuses CSP et les garants de la scientificité globalisante... Courage ! L’enquête, encore l’enquête, toujours le terrain ! Y a du boulot dans la géo !
Cassandre (p.gentelle@wanadoo.fr)
