Jacques Derrida ne pouvait espérer plus belle oraison funèbre. C’est en effet sur l’annonce de sa mort que s’ouvre Kings of the World, le documentaire que Valérie Mitteaux, Anna Pitoun et Rémi Rozié ont tourné aux Etats-Unis pendant les élections présidentielles de 2004.
Tandis que la caméra, placée dans l’habitacle d’une voiture, découvre une Amérique de road movie - cette « Amérique sidérale » qu’analysait Jean Baudrillard (Amérique, 1986) -, la voix d’un speaker de la radio fait la nécrologie du philosophe. « La déconstruction, c’est l’Amérique, le pays du pouvoir absolu et de l’extrême précarité, de l’hégémonie et de la crise » : cette formule, lâchée au débotté à un journaliste soucieux de vulgarisation, raccroche ainsi la visée sociologique du film à une géophilosophie inédite.
Voici les deux sens de la déconstruction dans une symbiose plus problématique que les cinéastes ne le laissent supposer : d’une part, la définition stricte de clarification et de critique de la métaphysique traditionnelle ; d’autre part, le démontage en règle de tout système de valeurs que Voyoux (2003) analysait, mettant à jour les mécanismes du pouvoir et de l’ordre mondial dont les Etats-Unis sont le garde-fou.
Car Kings of the World analyse la puissance américaine du point de vue de ses habitants : l’Amérique peut-elle seulement se déconstruire ?
Sur cinq semaines d’octobre à novembre 2004, Mitteaux, Pitoun et Rozié ont donc sillonné la dernière portion de territoire rattachée aux Etats-Unis en 1848 (la Californie, le Nevada, l’Arizona, l’Utah) et radiographié les consciences citoyennes. En tout, cent soixante- treize individus qui déclinent des figures popularisées par le cinéma : le Far West vieillissant et ses cowboys au Nevada ; des bikers clones d’Easy Rider ; la serveuse amère d’un casino de Reno, décalque féminin de la Susan Sarandon d’Atlantic City de Louis Malle, etc... Tous se confondent avec le cliché cinématographique invoqué, à l’image de Christopher Reeves, le « véritable » Superman que des fans bouleversés pleurent sur Hollywood Boulevard à Los Angeles.
Dans ce système d’intertextualité où l’enquête journalistique se tisse de fiction, la déconstruction est le vade mecum prévenant les documentaristes de tout ethnocentrisme mais, bien plus, le signe que ses America’s Culture-heroes contemporains en sont l’âme politique. Cette Amérique moyenne de travailleurs aux prises avec une couverture sociale indigente, de mobile homes et de rêves déçus remplace la mythologie des Davy Crockett et Daniel Boone.
Si, en apparence, Kings of the World se débat souvent avec des idées reçues - l’Amérique profonde vote Bush parce qu’il lui ressemble ; la possession d’armes, droit constitutionnel qui saigne à blanc les Etats-Unis, il revient sur ce moment d’effervescence où la postmodernité française suestionnait le militantisme américain, où Mai 68 donnait la main aux émeutes de Berkeley. C’était le temps où la contre-culture réveillait les Etats-Unis avant que Reagan ne la rendorme.
« La gauche au Etats-Unis ? On nous a achetés », analyse un ancien étudiant de Berkeley devenu depuis un cadre embourgeoisé. Et de poursuivre d’un cruel effet miroir. En France, la gauche est toujours active ? » Le documentaire déconstructiviste sur la France reste à faire.
Compte rendu : Nicolas Bauche
Pour aller plus loin :
L’Amérique au ras du ranch
