Le géographe doit faire son miel de tout ce qui peut, dans le monde, révéler modes d’organisation et fonctionnement.
Une échelle locale dont les mécanismes sont aussi mondiaux
Le coton récolté en Afrique est envoyé en Chine où il est tissé. Il en revient, à Bamako par exemple, où il est coupé et assemblé en vêtements dans une usine qui serait la première créée au Mali, avant d’être revendu en Côte d’Ivoire et dans les pays de la région. On trouve l’usine sur la route de l’aéroport de Bamako. Le chef d’entreprise, un Français, déclare : « Si on veut survivre face aux Chinois, on doit aller là où se trouve la main-d’œuvre concurrentielle ». Il était installé en Tunisie depuis sept ans, mais il vient de licencier son personnel tunisien et de « migrer » vers le Sud. Pourquoi ? La main-d’œuvre tunisienne est devenue si chère (sic) que les prix tunisiens sont plus élevés que les prix asiatiques qui incluent pourtant le transport. Pourquoi choisir le Mali ? Parce qu’on y parle français et que c’est le seul pays stable de la région. Et aussi parce que le patron a obtenu les mêmes détaxes que les boutiques d’aéroport grâce au bon réseau de relations constitué sur place par son partenaire local. Les difficultés, aujourd’hui surmontées, venaient du fait que le concept de zone franche va directement à l’encontre d’une pratique habituelle des fonctionnaires locaux, le bakchich (mot international pour corruption). Ce bakchich, avant de servir aux familles, est soigneusement calculé et globalement réparti entre eux pour un partage entre les différents clans, souvent subdivisés selon les ethnies. L’Union Européenne finance l’essai du nouveau patron, ce qui pourrait poser des problèmes si les Chinois portaient plainte à l’OMC. Mais, après tout, peut-être servira-t-il au développement de l’Afrique ? La femme du chef d’entreprise est la gérante (en France aussi on travaille en famille !). C’est elle qui déclare : « les ouvrières maliennes sont beaucoup plus faciles à manier que les Tunisiennes : percevoir un salaire est tellement nouveau pour elles ! » (d’après Le Monde du 5 juin 2007, p. V).
Une échelle mondiale dont les mécanismes sont aussi locaux
Premier exportateur mondial de bauxite, la Guinée n’a reçu en 2006 que 84 millions d’euros de revenus miniers (royalties), soit 9 euros par habitant pour l’année ! Incroyable. Ce serait dû à trois causes conjointes : à l’évaporation des énormes prélèvements effectués par la classe politique et ses fonctionnaires, expédiés ensuite vers les banques des pays riches (selon Transparency International, la Guinée serait le pays le plus corrompu d’Afrique), au fait que le minerai est exporté et non pas transformé sur place, et surtout au calcul des taxes minières établies curieusement par le gouvernement « sur la base des bénéfices des compagnies exportatrices » qui, comme par hasard, se trouvent souvent en déficit comptable.
La Guinée n’a pas de « chance » : elle a signé des contrats d’exploitation à prix fixe quand le marché était bas. Ses marges de manœuvre étaient alors faibles et l’État guinéen (l’État, c’est moi, dit son Président. Tiens ?) prêt à se soumettre à l’exploitation, en échange d’un revenu assuré. Quand les prix flambent, comme en ce moment, une révision s’imposerait. La Guinée pourrait aisément percevoir le double, en traitant au prix du marché. Mais rien n’a bougé, quarante-cinq ans après « l’indépendance », sauf les comptes en Suisse et ailleurs des dirigeants. Bizarre. Et cependant, il y a du mouvement ! Il a fallu pour cela l’arrivée d’une start-up canadienne, Global Alumina, pour qu’une autorisation soit enfin donnée, en 2000, à la construction d’une usine de traitement reliée à un terminal nouveau dans le port de Kamsar. Alcoa et Alcan, devenus depuis leur fusion Halco, deux mastodontes présents en Guinée depuis plus de trente ans, n’avaient curieusement jamais réussi une telle opération, alors qu’ils exportent 70 % du minerai. La faute en serait au manque d’énergie, non pas humaine mais électrique. Ils viennent d’être forcés de construire, eux aussi, une usine de traitement. Pourquoi ? Parce que la concurrence internationale arrive dans un domaine aux ressources limitées.
Les Russes de RusAl ont acquis à Fria une autre usine de traitement, celle que Péchiney avait construite dans les années 1950. Ils vont en construire une autre. Il semble que chaque multinationale importante veuille maintenant fabriquer de l’alumine sur place plutôt que d’exporter du minerai. Pourquoi ce changement ? Parce que, dans un monde fini, le début de l’exploitation finie des ressources commence. Certains appellent cela l’exacerbation de la concurrence. Le CRVD brésilien, les Grecs de 3PL et surtout les Chinois de CHIN.AL.CO ont modifié les rapports de force (la Chine, consommation en hausse de 320 % en 2006 !). Les Chinois vont même jusqu’à faire financer par leur Exim Bank China un « bloc » qui fascine les Guinéens : des mines (21 concessions sur 11 000 km2) + une usine de traitement + une centrale hydroélectrique. Tout cela, enveloppé comme un « cadeau d’arrivée », sera remboursé en alumine, avant de nouvelles propositions (on devine : routes, voie ferrée, port et autres infrastructures). Ceci, à un prix défiant toute concurrence et avec un slogan directement issu de la publicité américaine : Save money ! Hasard « étrange », l’Américain BHP Billiton, à la tête d’un consortium qui cherche à s’emparer de Rio Tinto, vient de s’installer en Guinée sur le mont Nimba, tout près de la frontière ivoirienne et libérienne, pour en extraire du fer. Il cherche aussi de la bauxite. Encore plus « étrange », voilà les Iraniens ! Le groupe ITOK a acquis en mai 2007 une concession de bauxite près de Boké, dans l’arrière-pays, dont l’exportation fera fonctionner deux usines de traitement, l’une à Bandar Abbas (construite par les Italiens de FATA !) et l’autre, également sur le Golfe persique, financée (tiens !) par les Chinois de la CITIC . Ah, le Golfe, à propos ! Le voilà lui aussi ! La société DubAl (Dubaï Aluminium) a pris le quart des parts de Global Alumina canadien, et aussitôt Mubadala d’Abou Dhabi 8 %. Pour quoi faire ? Pour alimenter en alumine la future plus grande fonderie d’aluminium du monde, en construction à Abou Dhabi, justement. Le plus étrange dans l’histoire, c’est que le passage de l’alumine à l’aluminium requiert des quantités colossales d’électricité. Alors le Golfe et l’Iran, qui ont le pétrole, sont vraiment complémentaires des ressources naturelles de leur pays, disent les Guinéens au pouvoir. Ce qui ne leur paraît pas insolite, c’est que leur pays, qui voit naître les deux plus grands fleuves d’Afrique de l’Ouest, le Niger et le Sénégal, et qui dispose de 129 sites de barrages hydroélectriques dûment répertoriés, voit sa capitale, Conakry, éclairée au diesel importé !
Dans cette course aux matières premières, chaque grande multinationale construit son propre chemin de fer perpendiculaire à la côte et son propre port en eau profonde pour minéraliers. On se croirait revenu à l’époque coloniale, avec d’autres acteurs. On devrait pouvoir aborder sans tabou, à partir d’exemples de ce type, les « bienfaits de la colonisation ».
Questions
On pourrait aussi se demander si le paradoxe guinéen est dû aux Guinéens eux-mêmes (prébendes et bakchichs contre taxes basses et évasion fiscale, entre autres) ou bien à l’exploitation éhontée des grandes multinationales. Serge Michel, l’auteur d’un reportage excellent dans Le Monde du 5 juin 2007, ne pose pas la question ainsi, mais les informations qu’il fournit, que Cassandre a libéralement utilisées, doivent faire réfléchir les géographes sur leur travail. Contrairement aux journalistes, censés rapporter des faits et des opinions, les géographes se doivent d’expliquer la place de l’humain dans le monde et épistémologiser. Encore faudrait-il qu’ils ne répugnent pas à rapporter les faits et à les nommer correctement, comme en usant par exemple du mot néocolonial plutôt que de l’ambigu « libéral ». Pour en revenir à la célèbre distinction du philosophe Clément Rosset entre le réel et son miroir (tout le reste), question à suivre, on peut attendre de la géographie - discours sur les faits - au moins autant que de l’épistémologie, discours sur le discours.
Cassandre (p.gentelle@wanadoo.fr)
