Références de cet article
Rédacteurs(s) du texte: Nicolas Bauche
Numéro du document: 1120
Date de publication: 1er juillet 2007
Nombre de visites: 2193








Des films
THX 1138 (George Lucas)

(JPEG)

Est-ce encore l’Amérique ? Dans un monde global où le fordisme tient lieu de lien social, THX 1138, film réalisé en 1970, remet en cause les us et coutumes d’une société consumériste à l’excès. Réduit à un code, presque un matricule, tout individu participe d’une chaîne de production gigantesque où, derrière d’épaisses vitres, on distingue l’univers visuel encore en gestation de George Lucas : des robots qui annoncent le R2D2 de la Guerre des Etoiles ; les strates horizontales de la « Sphère » où s’ébat cette civilisation hygiéniste dont on ignorera tout, notamment l’histoire qui l’a amenée à se replier sur elle-même et à laisser à l’air libre une part de l’humanité, persona non grata dans son monde rationnel. Mais aussi sa géographie que l’on devine plus qu’on ne la voit, sorte d’architecture en torsion, vrombissant d’escalators et de caméras.

1984 d’Orwell et les analyses foucaldiennes du Panopticon semblent avoir fourni au réalisateur la matière première de THX 1138. Aucun angle mort, pas de point invisible dans cet univers où l’image traque les agissements des « masses ». Sur les écrans de surveillance, les silhouettes se découpent en noir et blanc, des amas de points dont on peine à décoder l’humanité. Mais il suffit que les corps se rapprochent, se frôlent et s’enroulent l’un sur l’autre pour que l’alerte soit donnée. L’érotisme est un crime et tout contrevenant peut être condamné à mort par un tribunal.

C’est la peine qu’encourt THX 1138 (Robert Duvall). Sédaté depuis l’enfance comme le reste de l’humanité, il a interrompu son traitement et s’éveille alors à un monde absurde. Son sevrage correspond ainsi à une crise existentielle. Le désir qu’il ressent pour sa compagne LUH 3417 fait vaciller l’ataraxie dans laquelle il vivait jusqu’alors. Fonction plus qu’homme, cette machine outil de chair passe par un étrange parcours où chaque étape verra l’un de ses compagnons d’évasion (notamment un hologramme, campé par un acteur noir américain) faillir.

C’est la conformation où THX 1138 performe son rôle social plus qu’il ne l’applique à la lettre. La drogue semble le rendre capable de tâches qu’il ne peut réaliser une fois sevré. Son incapacité est donc la preuve de son crime, la contreperformance, la mise en faillite de tout un système : ne parvenant pas à manipuler un cylindre radioactif pour l’introduire dans un robot, il met bientôt toute la chaîne de production en alerte rouge.

De même, la mise en quarantaine voit les individus irrécupérables vivre en vase clos dans un espace blanc et infini. Dans cet hôpital psychiatrique pour déclassés, la résistance et l’envie d’évasion se heurtent au formatage et au destin macabre que l’on réserve parfois à certains.

Enfin, la fuite hors de la Sphère pour trouver un monde en adéquation avec les nouvelles aspirations de THX 1138. Dans sa course effrénée, la religion et l’éducation laissent transpirer leur véritable usage de conformation des individus. Les petits confessionnaux où chacun se confie devant une image du Christ s’emplissent d’une litanie supposée amène : l’absolution est donnée dans un catéchisme hybridé de marxisme, « par les Masses et pour les Masses », mais la logique consumériste l’emporte, l’icône christique enjoignant le pécheur à acheter toujours plus.

A l’orée des années 1970, Lucas a saisi les paradoxes d’une société tiraillée entre ses élans syndicalistes, la mise en place d’une gauche, depuis moribonde, et le Land of Plenty que la logique fordiste et le consumérisme incarnent parfaitement. Sous la science-fiction, c’est évidemment l’Amérique d’alors qui se cherche, construisant ses visions du futur à partir d’éléments urbains identifiables - notamment le Marin County Civic Center de Lloyd Wright à San Raphael en Californie. Ironie du sort, cette décade prodigieuse de contestation politique et d’interrogation des valeurs des Etats-Unis se finira sur un autre film de science-fiction, Blade Runner (1982) de Ridley Scott. Pour s’inventer un futur, les Etats-Unis ne peuvent que se regarder dans un écran de cinéma où le catastrophisme érige le mythe sordide d’un Stars and stripes élimé. La fin du politique américain est le cauchemar d’une société globale, sans distinction.

Compte rendu : Nicolas Bauche


URL pour citer cet article: http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=1120


plan du site | administration
Copyright © Association des cafés géographiques (fondée en 1998).
Responsable du site:
Maquette et réalisation: Patrick Poncet @ MapsDesigners
Spip version 1.8.2