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Rédacteurs(s) du texte: Jean-Philippe Raud Dugal, Aurélie Delage
Numéro du document: 1140
Date de publication: 29 septembre 2007
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Des films
La vengeance dans la peau / The Bourne Ultimatum (Paul Greengrass)
"The Bourne Ultimatum" a été présenté sur la Piazza Grande au 60e festival de Locarno 2007 en première européenne.

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De Londres à Madrid, de Paris à New York, en passant par Tanger... Ce troisième volet d’une saga inspirée du le roman d’espionnage de Robert Ludlum, embarque Jason Bourne (l’excellent Matt Damon) dans une atmosphère pesante et un esthétisme sombre dont Paul Greengrass a le secret. Dès la première image, on reconnaît la marque de fabrique du réalisateur de Bloody Sunday, à travers sa façon de filmer ses personnages au plus près et de scruter leurs âmes.

Vengeance

Jason Bourne se promet de trouver les responsables de la mort de son amie (voir l’opus précédent, La Mort dans la peau). Mais, très vite, cette vengeance transforme en une quête intime, celle de sa propre identité. On notera ici la ressemblance avec Jason Fly dit XIII, deux personnages qui ont perdu la mémoire, tous deux maîtrisant de nombreuses techniques de combat et plusieurs langues étrangères. L’esthétisme des scènes d’action, les vues aériennes des villes parcourues dépeignent un monde froid où les hommes agissent comme des robots dénués de sentiments. La douleur physique ne semble plus compter : seule la douleur psychologique des personnages intéresse le réalisateur et fascine le spectateur.

Les NTIC au cinéma

A chacune des étapes de son périple sur trois continents, Bourne se joue des dispositifs ultra-modernes de la CIA. Trackers, SIG (Système d’Information Géographique), internet, toutes les technologies modernes sont utilisées. Si on doutait de l’importance des SIG aujourd’hui, ce troisième épisode donne une démonstration de leur utilité et de leur pertinence. Faisant usage de toutes les technologies de reconnaissance spatiale à sa disposition, le réalisateur insiste par exemple sur l’importance cruciale du portable. Il s’agit non seulement d’un outil de communication - et la distance n’est pas forcément très grande entre les deux parties prenantes de la communication, comme on le voit dans la magistrale scène d’ouverture dans une gare londonienne : si communiquer via un satellite avec une personne à quelques mètres de soi pourrait paraître bizarre, cela permet en fait à notre héros de téléguider son interlocuteur en toute discrétion. Mais le portable est aussi un élément de localisation, par un appel de plus de 90 secondes. Ainsi, au delà de l’intrigue, ce film d’action très efficace laisse à voir le potentiel omniscient des technologies. La localisation en temps réel, la puissance des réseaux d’informations, les images satellites à plusieurs échelles sont traitées comme des personnages à part entière. L’impression d’ensemble n’est pas loin de celle qui prédominait déjà dans le 1984 de George Orwell : Big Brother is watching you.

Une représentation impersonnelle de la ville ?

New York apparaît comme le symbole de ce monde froid dépeint par Paul Greengrass. L’impression de gigantisme marquée par la verticalité est là, dans toutes les scènes. Mais l’ensemble de ces villes donne à voir une opposition assez nette entre les différents espaces traversés par le héros. Chaque changement de lieu de l’action s’ouvre par une vue aérienne de la ville et un plan plongeant à la manière d’un zoom sur l’écran d’ordinateur comme Google Earth. De plus, les vues aériennes, filmées de la même façon, proche des habitations ou des immeubles rajoutent à l’atmosphère inquiétante du film. Les villes sont toutefois filmées de façon assez anonyme : peu de leurs lieux emblématiques sont donnés à voir.

Mais, les différences sont aussi sensibles. Le réalisateur filme d’une main de maître les courses poursuites en introduisant des différences géographiques visibles. A Tanger, la course poursuite d’un Bourne sautant d’un toit à l’autre, d’un bâtiment à l’autre donne à voir la médina aux rues sinueuses, avec des moyens de transports limités au scooter et à la course à pied. Cette action oppose systématiquement l’espace public, celui des rues, à l’espace privé celui des intérieurs traversés, des terrasses parcourues. Cette course poursuite s’achèvera dans un corps à corps mortel dans des toilettes, haut-lieu de l’intimité. A New York en revanche, la course poursuite se fait en voiture, montrant une ville construite plus tard, aux rues calibrées pour la voiture.

Enfin, comment ne pas s’interroger sur les lieux traversés ? Londres, Madrid, Tanger, New York.... Autant de noms et de lieux qui rappellent les attentats terroristes avec des prises de vue de la gare d’Atocha à Madrid, du métro londonien mais aussi du Sud de Manhattan ...

L’espace public comme personnage

Le film alterne les situations au point que toutes les scènes se passent soit dans l’isolement, soit au sein d’une foule dense. Paul Greengrass utilise avec finesse quelques unes des caractéristiques d’un espace public, à savoir la mise en coprésence (comme rencontrer le journaliste du Guardian, qui a dévoilé l’identité de Bourne, incognito, lui glisser un téléphone dans la poche pour le téléguider), mais aussi la densité (utilisation de la foule de la gare pour d’une part perdre les taupes, d’autre part empêcher les agents de la CIA de tirer dans la masse anonyme). Coprésence et densité permettent à l’individu Jason Bourne de mettre en échec le bureau de la CIA bourré d’agents aux commandes d’ordinateurs et d’appareils high tech. De la même manière, à New York, c’est finalement un code tout simple, donné par téléphone encore, qui déjoue la vigilance des ordinateurs et des agents de la CIA.

Annulation des distances

L’utilisation des frontières comme signal à la CIA est marqué par le passage à la douane avec un passeport répertorié pour donner sa position. Cette tactique est déjà utilisée dans le deuxième opus de la trilogie. A la suite du décès de son amie, il entre dans l’espace Schengen par Naples et voyage ensuite librement jusqu’à Berlin.

Un film post 9/11 ?

Agent modèle de la CIA, Bourne se retrouve au cœur d’une machination d’Etat dont il ne trouvera la solution qu’en examinant les traces de son passé. Le film pose ainsi la question éminemment politique de la détention de la violence légitime. Jusqu’où la toute-puissance de l’Etat, ici à travers la CIA, peut-elle aller pour le bien commun, l’intérêt général ? Cette question omniprésente depuis les années 1990 et plus encore depuis le 11-Septembre comme l’ont analysé L. Benezet et B. Courmont dans « Hollywood-Washington. Comment l’Amérique fait son cinéma » est récurrente dans le cinéma américain aussi bien dans The Departed / Les Infiltrés que dans la série 24. On remarque néanmoins que la saga Bourne a été écrite dans un contexte de guerre froide finissante, donc bien avant que les tours jumelles ne s’effondrent - évènement que Robert Ludlum n’a pas vu, puisqu’il est mort en mars 2001.

Au total, un film d’action multidimensionnel qui permet aussi bien d’imaginer les situations et les lieux que de se laisser prendre par des courses poursuites à couper le souffle.
Jason Bourne rocks !

Compte rendu : Aurélie Delage et Jean Philippe Raud Dugal


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