Il fallait de l’audace pour engager un film sur la Chine dans le monde en ne racontant par l’image que les paysages industriels. Souvent laids, inaccessibles, ils sont partout dans le monde la face honteuse du capitalisme, cachée derrière la mauvaise conscience d’avoir saccagé quelque chose qui appartient aussi à nos enfants. Ce film est issu du voyage en Chine d’un photographe canadien, Edward Burtynsky, qui travaille de longue date sur le lien industrie/nature, sans doute parce qu’il est né et a grandi non loin d’un site de la General Motors. L’exploitation des mines et des carrières, le transport maritime, la production pétrolière et le recyclage, rien n’est plus expressif dans son objectif que la main de l’homme là où elle a travaillé massivement.
Parti en Chine sans doute comme tous les touristes du monde, Burtynsky a constaté l’étendue des dégâts de la pollution et de l’industrialisation sur ce qu’il appelle les « paysages naturels ». Mais il passe aisément de la dénonciation à l’œuvre d’art et transforme son enquête en question sur la condition humaine. Moins démonstratif qu’Une vérité qui dérange d’Al Gore, Paysages manufacturés se veut un éveilleur de conscience sur nos modes de vie, en gommant tout jugement facile.
Le film s’ouvre sur une angoissante évocation de l’univers fordiste textile, qui nous ramène à cette question : les habits que je porte viennent-ils de là ? Et pourquoi ce long travelling qui plante le décor du film pourra paraître à certains insupportable ? Sans doute parce que la voix off nous parle de nature, du « paysage de notre temps », du « paysage industriel qui est notre identité ». La scène est saisissante et l’incessant déroulé des habits jaunes nous plonge dans le monde des hautes densités où l’individu est mangé par le groupe. La caméra s’invite, ensuite, dans des mines qui évoquent la « mutilation » de la nature, les déchets et avec eux la pollution des rivières au cadmium. Le retour dans une usine de disjoncteurs « intelligents » TSM1 avec des ouvriers en rose et bleu vantés par une jeune femme charmante donne subitement un visage à ce que nous avons l’habitude de manier ici comme du made in China issu d’un monde insaisissable.
L’obsession à filmer le nombre et la quantité trouve son terrain sur le port de Tanjin, son chantier naval et les conteneurs qu’on retrouve échoués au Bengladesh et dépecés par de pauvres Bengalis. Quant aux champs pétrolifères, le goudron et l’huile qui tachent le littoral, ils donnent une image terrorisante de nos modèles économiques. Avec le paysage charbonnier, le film pose encore plus la question de l’esthétique de la laideur : le lugubre peut-il atteindre le beau ? Le plus impressionnant est réservé au barrage des Trois Gorges dont le film montre le chantier de construction de vingt-sept centrales nucléaires. Comment parler de ce chantier dont aucune photo ne peut rendre compte tant il est vaste. Son achèvement prévu en 2009 après dix-sept ans de travaux s’annonce par des records où les milliards et les millions se multiplient pour ne pas parvenir à donner une idée de son utilité. C’est « une terre bombardée, dit la voix off, mais c’est un paysage ».
Y aurait-il une solution devant la maquette de cette cité radieuse qui préfigure une Chine urbanisée à « 70% » comme on l’entend ? Le film perd un peu son sujet sur l’industrie mais il montre les conséquences de ce mode de production imaginé en Angleterre au 18e siècle qui détruit les villes les unes après les autres, au motif d’un meilleur logement ou, plus trivial, d’une élévation du niveau de vie.
« Nous changeons la Terre en Chine, comme ailleurs ». Ce film nous en donne la mesure jusqu’à la peur sourde d’un monde qui irait droit dans le mur des Cassandre qui nous l’avaient bien dit. Et pourtant, le film se clôt sur des Chinois à vélo. Est-ce là une solution à cet enfer entrain de se construire ? Burtynsky répond : « Je m’efforce de poser un regard contemporain sur les grands âges de l’humanité : de la pierre aux minéraux, au pétrole, au transport, à la silicone, etc. Et ces images sont des métaphores du dilemme de notre existence moderne : elles tentent d’établir un dialogue entre attraction et répulsion, séduction et crainte. Nous sommes guidés par le désir - la possibilité d’une meilleure qualité de vie - tout en sachant, consciemment ou non, que le monde souffre de nos avancées. Nous dépendons de la nature qui nous fournit les matériaux destinés à notre consommation et nous nous préoccupons de la santé de la planète, ce qui nous place dans un état de contradiction inconfortable. Pour moi, ces images agissent comme des miroirs de notre époque ».
Compte rendu : Gilles Fumey, géographe (univ. Paris-Sorbonne)
A lire :
Tous les livres d’Augustin Berque sur cette question des paysages et de la nature.
La lettre de Cassandre : http://www.cafe-geo.net/article.php...
Al Gore, professeur de géographie : http://www.cafe-geo.net/article.php...
Sur le barrage des Trois Gorges : http://www.cafe-geo.net/article.php...
A savoir : De B. Vermander, Institut Ricci, Taipei : « Nul ne peut douter de la volonté des dirigeants chinois d’évoluer vers un modèle plus harmonieux et plus économe de ressources. Cela pour une raison simple : il n’y a pas d’autre choix. Cinq des dix villes les plus polluées au monde sont situées en Chine ; les pluies acides tombent sur le tiers du territoire ; la moitié des eaux des sept plus grandes rivières sont complètement inutilisables ; le quart des Chinois n’ont pas accès à de l’eau potable ; le tiers de la population urbaine respire de l’air très fortement pollué ; moins du cinquième des déchets dans les villes est retraité. Dans la seule ville de Pékin, 70 à 80 % des cancers sont liés à l’environnement. Le cancer du poumon est la première cause de mortalité. La Chine doit inventer son modèle propre de développement durable. On ne peut encore assurer qu’elle réussira à temps la mutation nécessaire. Mais si elle n’y parvient pas, les conséquences seront incalculables, tant pour le pays lui-même que pour les équilibres écologiques mondiaux. » (Source : La Croix, 16 novembre 2007)
