Références de cet article
Animateur(s)/auteur(s) du sujet : Gilles Fumey
Numéro du document: 1204
Date de publication: 2 décembre 2007
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Brèves de comptoirs
Chère proximité

Ah, qu’ils sont bons les oignons « du jardin », qu’ils sont rassurants les policiers « de proximité », qu’ils sont enviables tous ceux qui vivent à côté de leur salle de sport, de la plage, des magasins et de l’école ! Au fur et à mesure qu’on va de plus en loin, qu’on « dématérialise » les distances par les technologies, la proximité reprend de la valeur. Ce qui était symboliquement synonyme d’enfermement, ce qui paraissait étriqué redevient cher et recherché. Quel sens la géographie donne-t-elle à ce retournement ?

On n’a peut-être pas, sur cette question, écrit mieux que l’anthropologue Edward T. Hall dans La dimension cachée (Seuil, 1971). Il montre combien l’espace n’est pas un donné neutre et que tout être vivant (homme, animal et végétal) construit l’espace comme une relation. La dimension cachée (celle qu’on ne voit pas car on y est habitué) est justement ce jeu qui autorise l’ajustement des distances entre les sujets. Nous, les êtres humains, nous sommes des êtres de langage qui organisons des prolongements de nos corps biologiques. Nos territoires sont ces prolongements construits par notre culture et des prothèses spatio-temporelles que nous utilisons pour nous mouvoir : moyens de déplacement, réseaux, etc.

Alors, pourquoi la proximité est-elle valorisée ? Hall voit quatre grandes « bulles » autour de chaque être humain, tout comme Moles voyait des « coquilles » :
-  Une aire et une distance « intimes » qui vont du contact physique à 4,5 cm et qui ne sont accessibles qu’à quelques personnes par individu. C’est une proximité fondatrice, car elle est la première de l’être humain, la plus complète sur le plan sensoriel.
-  Une aire et une distance « personnelles » de 4,5 cm à 1,25 m, celles de sa place à table, dans les transports en commun, dans un bureau.
-  Une aire et une distance « sociales » qui atteignent 3,60 m, l’espace d’une salle, d’un magasin.
-  Et une aire et distance « publiques », au-delà de 3,60 m qui donnent une autre dimension dans notre rapport aux autres qu’on ne distingue moins dans le grand nombre et la grande taille de l’espace.

La proximité est valorisée car elle s’appuie sur des pratiques affectives, une connaissance assez fine de nos premières coquilles qui tiennent lieu de refuge lorsque les autres limites changent trop vite et nous donnent des habits spatiaux trop grands. Dans l’espace urbain, la police « de proximité » recrée cette coquille. Elle requiert une bonne connaissance du quartier et implique des relations étroites entre population et police. Mais est-elle une solution, au-delà des questions de sécurité ? Faut-il se contenter d’accroître ses effectifs pour garantir une amélioration des conditions de vie ?

Hall explique que certains cadres spatiaux favorisent les contacts plus que d’autres. S’il fait des études sur « les Arabes » (sic) dans son livre, on peut transposer certains constats dans les pays latins, où la place, le café tiennent lieu d’espaces « conviviaux », espace où l’on peut nouer des relations facilement. Dans les pays neufs comme les États-Unis ou tous les pays qui se sont construits avec l’automobile, les villes n’offrent pas ces lieux, tout incline à la différence : les avenues sont larges, les gares impersonnelles, les lieux de sociabilité rares. L’espace est abondant et souvent gaspillé. La proximité n’est pas sociale, elle est individuelle. Les services de proximité sont rares. Aux États-Unis, le sentiment de sécurité se construit par l’arme à feu censée protéger des intrus.

Dans les cultures euroméditerranéennes, la proximité, bien que différente de la sphère américaine, n’est pourtant pas vécue sur le même mode. Hall distingue les sociétés en réseaux (moi, mes parents, mon village, mes concitoyens) des sociétés où l’espace joue un rôle, où les interrelations sont commandées par des distances physiques. Ce ne sont pas les oignons de ma mère qui seront les meilleurs mais ceux de mon jardin.

Chère proximité, redécouverte par la turbulence du monde moderne, ses injonctions de mobilité, ses faux besoins, l’abondance de références géographiques qui excitent la curiosité des êtres humains. Les prospectivistes du tourisme prévoient une désaffection des destinations lointaines dues aux désagréments causés par le voyage aérien, aux surcoûts énergétiques et environnementaux. Pour eux, c’est l’espace proche qui va retrouver de sa valeur. Mais ce sera un espace ségrégué, peu accessible au grand nombre. A moins que les êtres humains ne plongent toujours plus dans les univers virtuels et les nouveaux lieux de proximité communautariste du web. Ce qui n’est pas impossible.

Gilles Fumey

Pour en savoir plus :
-  E.T. Hall, La dimension cachée, Paris, Seuil, Points.
-  Le ouèb @ il 1 GO grafi ?
-  Le tourisme jusqu’où ?


URL pour citer cet article: http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=1204


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