A l’instar de Michel Foucher qui considère dans L’Obsession des frontières chez Perrin que, à l’heure de la mondialisation, de la libéralisation des capitaux, il est surprenant de voir persister des formes de séparation des hommes et des territoires, cet ouvrage donne à voir la réalité de celles-ci avec les multiples conséquences qu’elles engendrent. A cette déterritorialisation « triomphante » qu’est la mondialisation répondent de nouvelles formes de territorialisation, ces murs, ces grilles qui séparent les hommes, les familles, des mondes asymétriques. Les auteurs s’interrogent ainsi sur ce paradoxe dans un monde globalisé
En effet, la fin de la Guerre Froide laissait présager une ère nouvelle, sans murs dont les stigmates restaient pourtant bien accrochés dans la péninsule coréenne, ultime témoignage d’une Guerre Froide qui avait pourtant brisé d’innombrables vies. Ces murs de la honte existent bel et bien toujours. Ils sont au nombre de huit tout autour de la planète selon les auteurs qui nous invitent à un voyage d’étude initiatique, au plein sens du terme, d’un monde de plus en plus sécurisé malgré les discours officiels. De la zone démilitarisée entre les deux Corées, la ligne verte à Chypre, les « peacelines » de Belfast, le « Berm » du Sahara occidental, le mur-frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, les barbelés de Ceuta et Melilla, la barrière électrifiée au Cachemire et le mur en Palestine nous partons dans un périple effrayant et silencieux.. Mais bien plus que la simple énumération de ces exemples sanglants et douloureux, les murs nous rappellent à notre propre histoire : « En tirant ce fil, c’est toute l’aventure humaine qui se déploie ».
Leur périple de deux ans (2005-2007) les a conduit dans ces endroits ou seule la loi du plus fort, de la force, souvent asymétrique se déploie, de Jérusalem à Tijuana en passant par Limassol. Bien que le récit semble parfois un peu confus, exécuté dans l’urgence, ces cicatrices visibles nous apparaissent réelles au travers des rencontres avec différents acteurs qu’ils soient décisionnaires ou qu’ils subissent les à-coups de l’Histoire. Les injustices de ce monde apparaissent à la fois fondées et absurdes. Fondées car elles correspondent à l’attente des peuples de se protéger de l’Autre et absurde pour ces peuples qui s’ignorent pour mieux se détester. De tous ces témoignages, les exemples de la frontière américano-mexicaine, de Chypre et de Palestine semblent les mieux développés. Les sujets se livrent sans réelles contraintes et nous donnent à voir une division du monde qui symbolise notre besoin schizophrénique de sécurité et de bien-être. Mellila appelle ainsi consciemment (ou inconsciemment ?) à la protection de notre espace commun de vie à travers la politique migratoire de Schengen. Les images de ces misérables passant au risque de leurs vies les « barrières de la misère » des enclaves espagnoles au Maroc ne seraient donc que des stigmates d’un besoin plus général de liberté et de sécurité, deux termes qui pourtant semblent s’opposer.
Construire un mur est souvent symbole d’impuissance quand rien d’autre ne semble possible aux autorités politiques et militaires pour garantir au pire une tranquillité factice ou au mieux pour offrir une sécurité à sa population. Les auteurs sont donc allés à la rencontre des populations avec comme but principal de rendre compte de l’impact physique de ces séparations mais aussi des conséquences sociales désastreuses qu’ils engendrent. L’exemple de Chypre l’illustre parfaitement depuis une ouverture au début des années 2000 qui a laissé les habitants des deux côtés entrevoir les « restes » de leurs passés. Un mur est-il fait pour tomber ? Au terme de la lecture passionnante de l’ouvrage ou les auteurs se sont engagés à envisager des issues pour le règlement de ces cicatrices physiques et morales, il est difficile de se prononcer. Les murs ont tous vocation à tomber un jour rappellent-ils mais l’intégration des communautés si longtemps séparées semble illusoire, du moins dans un proche avenir. Les murs, au moins dans « les esprits », ont de beaux jours devant eux.
Les efforts de l’éditeur sont à remarquer pour l’illustration de cet ouvrage dont les 180 photographies sont superbes et peuvent être obtenues gratuitement sur simple demande.
Compte rendu : Jean Philippe Raud Dugal
Pour aller plus loin :
Pourquoi le retour du thème des frontières ?
Mourir aux portes de l’Europe. Les transmigrants subsahariens à l’épreuve des politiques européennes anti-migrants
