Auteur du livre Géohistoire de la mondialisation (prix Ptolémée 2007), Christian Grataloup, à la manière d’un conteur, présente deux histoires de ce qu’il a appelé le Monde et ses temps longs en insistant sur deux temporalités du découpage du Monde.
Le découpage du Monde n’est ni simple, ni anodin, comme en témoignent, par exemple, les continents. Un des plus récents musées parisiens est le Musée du quai Branly. Ce nom est préféré à celui, officiel, de Musée des civilisations d’Asie, d’Afrique, d’Amérique et d’Océanie. Il se comprend comme une rupture et une continuité avec le Musée de l’Homme (créé en 1937) qui se plaçait dans une logique évolutionniste. Or, à la fin du XXe siècle, l’évolutionnisme, c’est-à-dire l’idée que les sociétés se classent dans une succession linéaire du Paléolithique au Néolithique, jusqu’aux sociétés industrielles, ne fait plus du tout l’unanimité au sein du monde scientifique. Il ne restait donc comme moyen d’organisation des collections que les continents, c’est-à-dire une organisation spatiale. L’avantage supposé est que cela présente un aspect de neutralité et qu’il n’est a priori pas nécessaire de définir ces « grandes îles » par rapport aux sociétés. C’est d’ailleurs une des fonctions de la géographie de « naturaliser » les phénomènes de la société. Pourtant, l’Europe a été exclue en raison, dit le texte fondateur du musée, de sa « profondeur historique ». Aujourd’hui, on ne sait pas comment découper ce monde mondialisé. Ce qui amène à se rabattre sur ce qui semble le plus neutre. Or, le découpage du monde en continents n’est pas si neutre que cela, ce qui amène à la première histoire.
Le terme de « continent » apparaît en tant qu’adjectif au XVIIe siècle. On parle alors de terres continentes, et en tant que nom au XVIIIe siècle. Les toponymes d’Europe, d’Afrique et d’Asie remontent à l’Antiquité, mais la manière dont les Gréco-Latins pensaient le monde était alors très différente. C’était une construction Nous / les Autres, c’est-à-dire un Nous, le Mare nostrum, et puis des directions ou angles (le levant, le septentrion...). Le monde grec était constitué de deux rives : une rive européenne et une rive asiatique. Mais au Moyen Age, les pères de l’Eglise font un énorme effort pour synthétiser la pensée antique dont ils étaient les héritiers et en prenant au pied de la lettre le texte biblique. La Bible n’est pas un grand livre de Géographie mais elle donne quelques indications géographiques, notamment dans le livre de la Genèse avec l’histoire de Noé et celle de la Tour de Babel (qui est le contraire de la mondialisation car les hommes ne se comprennent plus). Lors de l’arrivée de l’arche, les trois fils de Noé partent dans trois directions différentes : Sem, l’aîné, part vers l’Est (qui est un terme viking, le texte biblique donne une liste de villes situées en Mésopotamie), Japhet se dirige vers l’Ouest et Cham, le plus jeune, vers le Sud Sud-Ouest. A partir de ce récit, les Pères de l’Eglise, en reprenant une tradition mésopotamienne du disque entouré d’un océan, ont découpé le disque terrestre en trois parties : Europa, Asia et Africa. Ils réutilisent le vocabulaire antique mais apportent une nouvelle interprétation. La mappemonde médiévale place Sem en haut parce qu’il est l’aîné. Ces cartes sont donc littéralement orientées (et non au Nord, le terme d’orienter a perdu son sens littéral au XVIe siècle lorsque l’on fait des cartes en fonction de la boussole).
Le problème se pose lorsqu’il faut penser, situer et dénommer une nouvelle partie du Monde : l’Amérique. En 1507, on crée un nouveau terme « America », sans doute par un atelier monastique à Saint-Dié. On utilise la même structure que précédemment sans qu’il y ait un fils de Noé. On rompt ainsi avec une lecture littérale de la Bible, ce qui explique sans doute pourquoi d’ailleurs, nous employons toujours ces mots : si on en était resté à la lecture littérale, il est évident qu’elle aurait fini par être disjointe d’une pensée scientifique. Or, ce qui est frappant c’est que l’Encyclopédie et, ensuite, nos manuels de géographie utilisent ces termes de continents qui sont pourtant issus de cette tradition. Il y a là une pensée du monde, issue d’une tradition, mais qui dans le même temps s’en affranchit, qui l’oublie à partir du moment où l’on représente les 4 parties du Monde.
Avant d’abandonner complètement la référence biblique, je reviendrai sur la malédiction des descendants de Cham en les condamnant à être des serviteurs, ce qui a été utilisé pour justifier toutes les traites négrières bien avant le XVIe siècle ainsi que les traites transatlantiques.
Il est intéressant de souligner que globalement, jusqu’au XVIIIe, on ne se soucie guère des limites des continents, notamment sur les cartes. Au siècle des Lumières, on commence à se soucier de la classification, à diviser le savoir entre différentes catégories et à tracer des frontières (constitution des Etats-Nations et des frontières linéaires, cf. le livre de D. Nordman Les Frontières de France, Gallimard, 1999). A l’image des catégories créées par Linné pour les plantes, on recherche la même chose pour les lieux : ce sont ces terres continents, et ce avec d’autant plus de facilité que l’on a oublié leurs origines. L’Encyclopédie les officialise. Mais la recherche de limites nettes oblige à les tracer. Il y a donc à partir du XVIIIe une opération de classification qui consiste à tracer des lignes et à dire tel lieu est en Afrique, en Asie... C’est alors, par exemple, que l’on définit que la limite entre l’Europe et l’Asie se situe en Oural, et non plus sur le Dniepr (ou la Volga pour Montesquieu), comme il en était l’usage. Cette frontière est largement due à l’action de Diderot qui, pour faire « plaisir » à Catherine de Russie (puisque la politique, depuis Pierre le Grand, est d’intégrer la Russie à ce qu’on appellerait aujourd’hui le concert des nations, c’est-à-dire les puissances européennes), choisit la limite la plus à l’Est possible. Ce coup de force géopolitique a marché parce que l’Encyclopédie a eu beaucoup de succès, mais aussi parce qu’à époque, les disciplines se mettent en place et leurs outils, notamment, pour la géographie, sont les cartes murales et les manuels. L’Europe « s’attribue » les Açores, les Canaries, qu’elles possédaient et l’Islande, alors que géologiquement, elle est sur le rift (elle aurait donc tout autant pu être américaine)... Un nouveau problème survient lorsque l’on identifie l’Australie, la Nouvelle-Zélande, d’où l’ajout d’un cinquième continent en 1814 : l’Océanie, ce qui par rapport à la définition du mot « continent », le contraire de l’océan, est une expression qui n’est pas sans piquant.
Ce découpage, assez neutre, permet de classer et regrouper les statistiques. Cependant, c’est une histoire très européenne en ce sens que ce découpage du XVIIIe siècle est issu d’une vision médiévale héritée de la Chrétienté. Il aurait pu être différent : les découpages sont un phénomène de civilisation. Aujourd’hui, le découpage en continents pose énormément de problèmes (cf. notamment la question des limites de l’Europe). Le texte fondateur de l’Union européenne dit que pour intégrer l’Union, il faut être un pays européen et d’en faire la demande. Or, qu’est-ce qu’un pays européen si ce n’est une convention issue d’un découpage du XVIIIe, qui est lui-même issu d’une vision médiévale de la Chrétienté latine ? Comme au départ on ne se posait pas de question de limite, on ne s’est pas posé la question de la Méditerranée. Il est évident que c’est seulement à partir de 1492 (date de la conquête de Grenade par des royaumes chrétiens) que la limite de la Méditerranée devient une limite de ce fait continentale. Ce sont donc des découpages que l’on croît fondés en nature alors qu’ils sont un pur produit de civilisation. De plus, il y a la signification des mots dans les statistiques. L’usage du mot « Asie » : crise asiatique, villes asiatiques, ... « Asie » signifie souvent ce que les Européens appelaient dans une vision en perspective, Proche, Moyen et Extrême-Orient. Quand on pense à l’Asie, c’est la Chine, l’Inde, l’Asie du Sud et tout ce qui tourne autour. Mais le Proche-Orient (ou le Moyen-Orient, pour parler comme les Anglo-Saxons), donc le littoral oriental de la Méditerranée, ce que les Chinois appellent l’Asie de l’Ouest, n’est souvent pas pensé comme en Asie. D’ailleurs, on peut trouver des textes où l’Asie centrale n’est pas en Asie ! Or, si on prend littéralement les mots, ce qui est au centre de l’Asie pourrait au moins être en Asie, mais en fait l’Asie centrale n’est pas au centre de l’Asie, mais de l’Eurasie. On est dans un flou, d’ailleurs dans beaucoup de statistiques. La Nouvelle-Zélande et l’Australie sont classées en Asie car l’Océanie n’a plus grand sens. Mais inversement des pays comme la Syrie, le Liban ou même l’Iran ne sont plus classés en Asie mais dans un Moyen-Orient parce qu’on est obligé de fabriquer un découpage ad hoc là où cela ne marche plus. Cela marchera de moins en moins, car cela correspondait à une dynamique qui passait bien quand il y avait un nous (l’Europe) et les autres.
Cela m’amène à la deuxième histoire : la limite Nord-Sud. Elle existe officiellement et est nettement tracée depuis le rapport de Willy Brandt pour l’ONU en 1980. Cette appellation Nord-Sud, qui remplace celle de pays développés et pays sous-développés, est récente et traduit, là aussi, une évolution. Cette opposition part d’un problème qui n’est pas Nord-Sud, mais qui est tempéré-tropical, mais dit ainsi, cela a été pendant longtemps politiquement très incorrect. La vision plutôt libérale de pays plus ou moins développés, (vision typiquement évolutionniste, comme le musée de l’Homme, qui est traduit par les modèles de l’économiste américain Rostow) est remplacée par un modèle spatial Nord-Sud. Dans les années 1940 et 50, lorsque l’on parle de sous-développement et de Tiers-monde, il est évident qu’une partie du monde est pauvre. Cela correspond au moment de la décolonisation. On décolonise et on prend conscience des inégalités dans le monde. Apparaît alors cette coïncidence assez forte entre la zone chaude et la zone pauvre. C’était cependant absolument impossible à dire dans les années 1960 parce que cela aurait été du déterminisme. Cela aurait supposé qu’ils étaient pauvres parce qu’il faisait chaud.
Je vais vous dire que c’est vrai ! Mais cela est lié à la saisie du monde par les Européens parce que l’Europe est tempérée. A ce titre, ce n’est donc pas le premier voyage qui est important (on est d’ailleurs allé en Amérique avant Colomb), mais le fait d’y retourner afin de se procurer ce que les Européens n’ont pas chez eux : les mines (je ne développerai pas ici) et les épices, notamment la cannelle, le poivre et, surtout, le sucre. Cette motivation explique que Louis XV ait privilégié les Antilles au Canada qui ressemble à l’Europe. Avant le XVIIIe, les Européens ne cherchent pas à contrôler de vastes territoires (sauf l’Amérique pour laquelle ils ont profité d’un concours de circonstances), ils se saisissent de petits lieux tropicaux qui sont des emporiums et qui permettent de contrôler des routes à l’image de la colonisation hollandaise du XVIIe, c’est la route du poivre... Ce sont les épices qui intéressent les Européens car elles permettent de financer les bateaux et ces expéditions qui sont extrêmement risquées.
L’élément le plus convoité dans cette quête est le sucre, qui satisfait d’importants besoins physiologiques. Le sucre vient d’Inde : des textes grecs du premier millénaire av. J.-C. évoquent un roseau qui donne du miel. L’Inde a également développé les plantations esclavagistes. Dès le deuxième voyage de Colomb, on transporte la canne à sucre (qui ne peut pas pousser en Europe car elle a un cycle végétatif d’environ 18 mois et ne supporte pas des températures inférieures à 18°C, aussi, ne supporte-t-elle pas l’hiver) et cela marque le début des malheurs de l’Amérique intertropicale, notamment d’Haïti, qui devient une usine à sucre, et de l’Afrique. Le sucre marque également une profonde modification de nos habitudes alimentaires : le petit-déjeuner naît ainsi au XVIIIe siècle. Ce n’est plus un repas salé, mais on prend l’habitude de la consommation d’une boisson stimulante. Cette habitude, inventée par les Européens (les Italiens introduisent le café à partir du Moyen-Orient, les Anglais le thé et les Espagnols le cacao d’Amérique centrale) grâce à l’extension des plantations de café, de thé et de cacao, a, par la suite, été mondialisée par eux. La géographie des petits-déjeuners traditionnels européens est liée aux rôles des Européens dans les relations avec le reste du monde. Il est d’ailleurs amusant de constater qu’il existe deux grandes familles de mots pour désigner l’infusion du camellia sinensis : thé, si on l’a connu via les routes maritimes des Néerlandais et des Anglais (variante du terme d’origine malaise de la province côtière du Fujian : té) ou shai si on l’a connu via la Route de la soie terrestre (terme mandarin et, plus généralement, du Nord de la Chine : tcha). Cela explique qu’en Europe, ce soit les variantes de « té » qui dominent, sauf au Portugal (« cha », les Portugais connu la Chine dès le XVIe par les Jésuites implantés à Pékin) et en Europe orientale.
La quête européenne de ces épices se traduit par un intérêt marqué pour les régions intertropicales et par une mise en coupe réglée du monde. Certains lieux, comme Haïti, sont mis en valeur selon une logique d’extraversion totale, et quand les liens avec l’extérieur (la puissance coloniale) disparaissent, c’est l’effondrement total. On constate également que plus un espace tropical est éloigné de l’Europe, plus la marque de la présence européenne sur l’organisation et la mise en valeur de l’espace est récente et ténue. Cela explique largement l’émancipation plus précoce et le développement plus facile de l’Asie du Sud-Est (où la marque européenne forte ne datait que de la fin du XIXe) que de l’Afrique. On a là la base d’une limite Nord-Sud, qui a été « canonisée » ensuite, mais qui ne correspond plus guère à la réalité contemporaine.
D’autres découpages du Monde auraient pu exister car rien n’était inévitable si ce n’est la mondialisation. Selon moi, le processus de construction d’une société mondiale est lié simplement à la croissance de la population mais elle aurait pu prendre des formes totalement différentes. Ainsi, Zeng He a réalisé les « grandes découvertes » chinoises entre 1407 et 1432 avant que son entreprise ne soit arrêtée par le pouvoir. On aurait très bien pu avoir un monde chinois dès le XVe siècle, car les Chinois sont probablement allés en Amérique. Il est également intéressant que Zeng He soit resté très longtemps méconnu, y compris des Chinois. Il n’a été mis en avant que depuis 1985, en lui inventant même une tombe, alors qu’il est mort en mer ! Il a l’avantage pour la Chine d’être l’homme de la première mondialisation chinoise et d’être très intéressant pour la politique d’ouverture car il n’était pas un Han mais un musulman descendant des Mongols. Ce passé est un peu un programme et là on aurait eu un monde très différent ; les cartes chinoises sont orientées au Sud et sont des cartes en carrés avec une logique centre-périphérie, avec au centre des carrés emboîtés les Chinois, autour les Barbares cuits, c’est-à-dire ceux soumis aux Chinois (qui les reconnaissent et leur payent un tribut) et au-delà les Barbares crûs.
Les continents n’ont plus beaucoup d’avenir. Dans un monde qui évolue vite et qui nécessite de penser les découpages autrement, les géographes ont un beau chantier, qui est de s’affranchir de découpages et de pensées du monde du passé, sans les oublier car ils ont beaucoup d’intérêts.
Débat
J.-P. Fister : A vous entendre sur l’Oural et sur Catherine II, est-ce que les Russes se sentent européens ? Chaque fois que Youri Temikarnov, patron de la philharmonique de Saint-Pétersbourg, se rendait à Berlin, Paris, etc., il disait se rendre en Europe.
Non, les Russes sont russes. La Russie, c’est un monde en soit et pendant le XXe siècle, l’URSS est même un anti-monde, c’est-à-dire un projet de mondialisation qui était concurrent du reste du monde. On a donc renforcé cette tendance traditionnelle dans l’histoire de la fermeture et de se penser différemment du reste du monde avec l’étranger proche (qui sont les barbares cuits des Russes), le reste de l’Empire. Mais au XVIIIe siècle, il y a une volonté d’européaniser la Russie.
S. de Ruffray : Pourquoi les Chinois arrêtent-ils leur conquête en 1432 ?
Il y a deux raisons principales à cela :
la motivation des Chinois pour la recherche des produits commerciaux est moindre que celle des Européens car ils disposent d’une plus grande diversité de produits du fait de leur situation sur plusieurs zones climatiques ;
au XVe siècle, les Chinois, comme les Européens, cherchent à reconstituer les grandes routes qui ont éclaté au XIVe siècle avec la disparition de l’Empire mongol. L’importance des échanges au XIIIe siècle est en effet attestée par la diffusion de la peste noire, qui participe d’ailleurs à l’effondrement de ces routes. Les Chinois reprennent donc des routes, comme celle des épices de l’Océan indien. Cependant, l’Empire chinois a toujours été menacé depuis le Nord (comme en atteste la Grande muraille) aussi lorsque le péril s’accroît, les efforts de découverte et de colonisation sont brutalement interrompus car la construction et l’entretien des flottes coûtent chers. La Chine était un gigantesque empire mais pas une multitude d’Etats à l’image de l’Europe (lorsque les Portugais ne veulent pas partir à l’Ouest, les Espagnols sponsorisent la tentative). La Chine était un empire alors que l’Europe était polycentrique.
C. Barcellini : pourquoi la mondialisation est-elle inévitable avec la croissance démographique ?
C’est une question de distance. Au début, l’éloignement est tel que le processus de babélisation est inévitable. Il a d’ailleurs failli l’être puisque des Homo Florensis ont vécu sur l’île de Florès jusqu’en - 17 000. On n’a cependant qu’une seule humanité qui s’est dispersée lors de la dernière glaciation, au moment où le niveau marin est descendu au plus bas. En se dispersant, les hommes ont peuplé l’espace et les langues se sont diversifiées. Mais lorsque la population augmente, les interactions croissent. A partir du moment où l’agriculture est née (Néolithique) on a amorcé la mondialisation, au sens d’interactions. En revanche, sa forme aurait pu ne pas être capitaliste.
Compte rendu : Florence Smits
