Autrefois, les Japonais et les Américains démontaient les châteaux français pour les reconstruire chez eux. Aujourd’hui, les émirats du Golfe veulent acheter les musées, les universités, les villes pour donner un supplément d’âme et de culture à leurs Etats-champignons, sortis des sables avec les pétro-dollars. Mais cette fois-ci, on ne démonte rien. On veut juste construire à l’identique, importer les qualités d’un lieu, d’une culture, d’une société. Enfin, croit-on...
Des baptêmes géotoponymiques
Pour nouveau qu’il puisse paraître, ce vaste mouvement d’emprunt n’est qu’un énième avatar de ce qui s’est toujours passé dans l’histoire. Sur la place de la Concorde de Paris, l’obélisque égyptien offert par le sultan au roi Charles X raconte le cas précis d’un démontage qui s’est achevé en 1836 par l’inauguration du monument. En direction du nord de la place, la silhouette de l’église de la Madeleine qui fait face à celle, au sud, du Palais Bourbon, emprunte une esthétique grecque qui fut copiée à toutes les époques et embellit le ciel des capitales comme Londres (Saint-Paul) ou Washington (Maison blanche). Côté Ouest, la vue s’offre sur les Champs-Elysées ouverts au sommet par un arc militaire qui s’inspire largement des Romains. S’en tenant seulement aux toponymes, la carte du Monde pullule de ces « Nouveaux » et « Nouvelles » qui ont prospéré dans les pays « neufs », colonisés rapidement à partir du 19e siècle et dont la faim de références géographiques fut insatiable à confisquer les Guinée, Brunswick, York, Orléans, Mexique qui habillèrent ces lieux de nulle part devenus, par la grâce d’un nouveau baptême géographique, des lieux à vivre. Enfin, en pardonnant le mauvais goût qui caractérise cette ville de pacotille, Las Vegas née du chemin de fer reliant San Pedro à Los Angeles et Salt Lake en 1905, est aujourd’hui une ville faite d’emprunts urbanistiques et architecturaux encouragés par la pègre et les lois autorisant des jeux interdits dans les Etats voisins. Brillent ici des copies de Venise, de la Tour Eiffel, de Louqsor qui réenchantent ce bout d’enfer désertique.
Lyon s’exporte dans le Golfe persique
Notre époque marque une étape supplémentaire avec la copie de villes, dont les acheteurs voudraient en importer l’« esprit ». C’est la bonne ville de Lyon, jadis moquée pour sa frilosité et son goût du secret cultivé par des maires rasant les murs de la notoriété, qui s’offre à un investisseur de Dubaï, Buti Saeed Al-Gandhi, président d’Emivest. Ainsi, Lyon-Dubaï City va sortir de quatre cent hectares de sable d’ici 2012, une nouvelle ville organisée autour des clones du Musée des tissus, de l’université, de l’Institut Lumière, de l’Institut Paul Bocuse et de l’Olympique lyonnais. Il ne s’agit pas d’un pastiche architectural mais d’une tentative pour recréer l’esprit de la vie lyonnaise, par le biais de la culture, de l’éduction, de la gastronomie et du sport. Un projet plus ambitieux que les réalisations en cours à Abu Dhabi qui avaient inspiré le partenariat entre l’ancienne université Lumière Lyon -2 et l’université canadienne de Dubaï pour créer une « université française » dubaïote.
Pour décrocher l’accord des Lyonnais dont il avait apprécié l’art de vivre, Butti Saeed Al-Ghandi a dû prouver qu’il était francophile et homme de culture, que son dossier financier pouvait inspirer l’urbaniste Jean-Paul Lebas, familier des pays du Golfe et inspirateur de North Barheïn, actuellement en construction. Mais si Lyon-des-sables ne sera pas un Las-Vegas, le maire et l’architecte ont du pain sur la planche à dessin : comment un Dubaïote va-t-il retrouver « l’atmosphère, l’art de vivre de Lyon, des places, des espaces publics, des rues piétonnes, des immeubles bas, des cafés qui n’existent pas aujourd’hui dans cette ville verticale ? » (Lebas). Comment imaginer des quartiers sans voiture et des promenades dans un pays où le climat très chaud met au défi quiconque de se prélasser au soleil ? Selon J.-M. Daclin, l’adjoint à l’urbanisme à la mairie de Lyon, 90% des habitants à Dubaï ne sont pas dubaïotes et beaucoup sont occidentaux, qui rêvent de retrouver une part du style de vie qu’ils ont quitté en s’installant dans cette « Suisse du Proche-Orient ».
Quant au rôle des musées, Lyon va suivre attentivement ce qui se passe au Louvre d’Abu Dhabi, pour prêter des collections du Musée des tissus, un moyen comme au Louvre de financer les musées en France. Côté cinéma, Lyon qui s’enorgueillit d’être la ville où est né le cinéma a confié à Bertrand Tavernier et Thierry Frémaux le soin de créer une « cinémathèque du monde ». Côté hôtelier, on fait confiance à Paul Bocuse pour établir de bonnes habitudes gastronomiques sur les rives du Golfe. Enfin, l’OL qui promeut la ville dans le monde selon Jean-Michel Aulas, pourrait créer un centre de formation dédié au sport. « Ce club, six fois champion de France, souligne Buti Saeed Al Gandhi, traduit l’esprit de la gagne et cet esprit, je veux le transporter, le reproduire à Dubaï. »
Plus prosaïquement, il est plutôt sûr que les hommes d’affaires lyonnais regardent cette opportunité comme une aubaine pour prendre pied dans le Golfe où les Américains et les Britanniques sont très présents. Cette aubaine a un coût, même si Buti Saeed Al-Ghandi affirme qu’un « rêve n’a pas de coût » : près de deux milliards d’euros à un horizon de sept ans, un rêve financé par Dubaï exclusivement. Avec l’ambition de devenir la première destination touristique mondiale, Dubaï a lancé de grands chantiers : The Palm, Dubailand, City of Arabia. L’émirat est devenu l’eldorado des architectes. Et l’Europe une terre de conquêtes culturelles pacifiques, dans une région du monde où la guerre menace toujours.
Gilles Fumey
Pour en savoir plus :
Le tourisme jusqu’où ?
Les montagnes sont-elles encore "magiques" ? A propos de la neige, de l’hiver et autres choses de saison
Le diaporama sur The World
Sur la ville nouvelle de Barheïn
