Les numérologues chinois se délectent. Le 8 est le chiffre qui apporte la richesse en Asie et en Chine particulièrement. Tout le monde finit pas l’apprendre en Europe, même ceux qui l’ont découvert il y a 8 jours. Les matheux, eux, savent depuis belle lurette que le 8 de 2008 est exceptionnel par le fait qu’il est le produit d’un nombre premier, 251, par 8. Et 251, c’est quoi ? C’est 2+5+1 = 8. Un nombre premier, en soi, c’est faste. Alors celui-là ! Et pourquoi donc les Jeux olympiques de Pékin s’ouvriront, comme par hasard, le 8 du 8 de 2008 à 8 heures 8 minutes 8 secondes du soir ? Tiens, les Chinois savaient ça depuis quelque temps... ! Et pourquoi a-t-on autorisé exceptionnellement la limousine du plus riche de tous les tycoons de Hong Kong à faire son entrée dans la capitale chinoise ? Parce que, depuis des années, même si la Rolls Royce change, la plaque reste identique : 8888. Il serait vulgaire de demander de combien de 8 x $ elle a été payée.
Alors Pékin se fait propre. « On » a rasé 300 000 maisons du xve au 18e siècle et expulsé leurs occupants, en même temps que les mendiants, dans un rayon de 8 à 88 kilomètres. « On » n’a pas encore le moyen de monter des tours de 88 étages, mais ça vient. « On » interdit aux Chinois d’expectorer, alors qu’ils sont les meilleurs du monde dans la discipline. Les dissidents les plus connus, et même les autres, sont surveillés 8 jours sur sept par des policiers qui font les 3 x 8. Dans un rayon de 80 km, à l’Est et au Sud, « on » a placé des batteries de canons de 88 mm chargés de fusées à iodure d’argent pour faire exploser tous les nuages de mousson situés entre 800 et 8 000 mètres qui pourraient perturber les épreuves olympiques par des pluies malvenues. « On » fera croire aux médias que tous les paysans-ouvriers, déracinés et misérables, qui construisent des bâtiments ou travaillent dans les usines n’ont plus de raison de traîner en ville au mois d’août puisque les constructions ont été programmées pour être terminées avant les Jeux et que ce mois-là est celui des récoltes à la campagne. La police secrète, qui a des agents dans toutes les grandes villes du monde, Paris compris, où se trouvent des étrangers contestataires susceptibles de demander un visa pour déployer dans les stades des banderoles demandant la liberté pour le Tibet, se met depuis des mois en quatre (la moitié de 8) pour identifier les trublions et les bloquer aux frontières. Or, chacun le sait, le 4, c’est le chiffre de la mort, en Chine.
« On » censure les films chinois à succès, comme celui du producteur Li Fang, Lost in Peking. Quelle idée aussi de faire sortir un film pareil, où l’on parle de prostitution, où l’on montre (montrer, horreur !) des scènes de sexe dans des quartiers pouilleux de la capitale, au beau milieu de ce que Li Fang lui-même nomme « la campagne de purification préolympique » ! Pure provocation, coupures exigées. Censure ? Mais non, voyons ! Bon goût seulement. Ne pas choquer l’hôte étranger. D’ailleurs, est-il possible vraiment de « se perdre » à Pékin, disent benoîtement les officiels ?
Le métro de Pékin comptera 8 lignes en 2008 (si, c’est vrai !). « On » a mis la télévision dans les rames de la ligne 5, pour que les pauvres puissent faire l’essuie-glace d’un terminus à l’autre en regardant les épreuves. Le prix du ticket a été réduit en octobre 2007 pour permettre à 80 % des banlieusards (si, c’est vrai !) d’atteindre la capitale.
Mais il faut aller plus loin, chercher dans le passé ce qui peut servir au présent pour construire l’avenir : récupérer, instrumentaliser la culture chinoise, si détestée il y a seulement trente ans, détourner toutes les références pour en faire des armes géopolitiques. Des exemples ? Jetons un coup d’œil aux « mascottes » officielles des Jeux de Pékin.
Les cinq mascottes détournent des cinq anneaux olympiques, avec chacun une couleur ad hoc, pour les tirer vers la théorie antique dite des cinq « éléments », wuxing. Le redoublement des deux syllabes qui constituent leur nom est une marque d’affection des parents pour les enfants, de tendresse entre adultes. Gege, c’est le grand frère. Meimei, la petite sœur. Et ainsi de suite jusqu’à xiexie, merci (c’est tendre, un merci).
Pour mieux comprendre ce qui est proposé, faute de quoi pourraient échapper toutes les connotations millénaires aux 4B que nous sommes (barbares béotiens bouche bée - remember le sens de 4), voici de quoi, car tout a plusieurs sens symboliques : la copine bleu poisson, le copain noir aux yeux de panda, la copine jaune aux oreilles d’antilope tibétaine (espèce animale protégée, les hommes ?), le copain vert à tête d’aigle et, au milieu, comme par hasard, et bien entendu un peu plus grand que les autres mais pas trop, le feu chinois de la flamme olympique (chaleur, bonheur, richesse, yang...), évidemment rouge comme le cœur de tout vrai communiste.
Tout est fait pour que le 4B reste un peu plus bouche bée. Peu importe que le vrai schéma tiré des origines soit un peu différent : l’essentiel est que le dessin soit tiré vers le présent pour servir efficacement les desseins nouveaux. Alors, bouleversons les couleurs et l’organisation des rapports des « éléments » entre eux : puisque le détournement a un rapport coût/bénéfice positif, pourquoi s’en priver ?
Un raffinement échappera certainement au 4B non polyglotte : les premières syllabes des cinq noms mis ensemble, Bei Jing Huan Ying Ni, n’ont pas été ordonnées au hasard. Elles signifient : « Bienvenue à toi à Pékin ». Pas mal, non ? (en passant, pourquoi des profs suivistes s’acharnent-ils à écorcher la prononciation de Beijing en béjingue, alors qu’il est si simple de dire Pékin, comme l’exige le Journal officiel de la République française ?).
Faut-il évoquer d’autres détournements de correspondances ? « On » dira au visiteur désormais enflammé que l’eau c’est la prospérité, la forêt le bonheur, le feu la passion, la terre la santé et le ciel la « chance ». À propos de chance, pas de contresens. Les jésuites qui ont succédé à Matteo Ricci se sont bien gardé de traduire ce « ciel » ou cette « chance » par « la Providence ». Il était surtout question de la chance au jeu de la vie, que seul le Cosmos peut assurer dans les jours fastes. Les jours néfastes publiés dans tous les horoscopes, le 4B ferait mieux de rester chez lui.
Toute la logistique de communication des Jeux est conçue à partir des traditions classiques. C’est que l’objectif des « on » est de persuader absolument le Monde de la montée en gloire de la Chine en 2008. Tout doit servir : la forme et la couleur de la torche qui parcourra la planète, le drapeau officiel des Jeux qui porte le jing de Beijing - Pékin (jing, capitale) transformé en un homme qui danse de joie au-dessus des anneaux olympiques, censés représenter les cinq continents... Pour quel Monde ? Celui de l’« harmonie » définitive que construit la propagande autour de l’idéal d’une Chine riche. Quand ? Le jour où l’on pourra enfin passer du 8 debout au 8 mollement allongé : l’infini.
Cassandre (p.gentelle@wanadoo.fr)
