Il ne semble pas que l’on puisse faire de meilleure géographie - on veut dire du pas léger de la littérature - ailleurs que dans l’ouvrage d’un écrivain qui n’était pas géographe de formation et, pour cela peut-être, plus géographe que bien des professionnels de la discipline.
Cet auteur part de la tradition fabuleuse qui fait de la montagne le lien entre la Terre et le Ciel (Sinaï, Nebo, Oliviers, Himalaya, Olympe, Monts du Ciel, Meru... p. 15-16). Puis il note (p. 17), qu’il existe deux classes dans lesquelles il est possible de ranger les symboles : ceux qui sont soumis aux seules règles de proportion et ceux qui, en outre, sont soumis à des règles d’échelle. Tout cela s’explique fort bien géographiquement. Autant passer tout de suite (p. 139) au chapitre cinquième où il est question de sapins, de résine, d’odeurs lointaines de plats cuisinés, d’ânes de portage, d’alpages et de vaches rondelettes. On n’y peut reconnaître aucune montagne particulière, même si l’on y trouve tout ce qui fait la montagne : genévriers, rhododendrons, alpages mouillés de mille ruisselets (p. 143), cascades, falaises, couloirs d’avalanche et surtout, surtout, limite supérieure à partir de laquelle il est interdit de chasser le gibier ou quoi que ce soit d’autre.
C’est la transgression de cette limite, de cette « frontière » que le narrateur-auteur commente. L’aventure lui a coûté tous ses biens et dix ans de sa vie à en réparer les effets géographiques, à partir de la p. 149. Voici les faits : accédant un jour, en cordée, aux délices des sommets, il conçut le fort désir, au bout d’un certain temps, de redescendre seul dans la vallée embrasser ses enfants. Sur le sentier qu’il traçait lui-même parmi les éboulis et les mousses, il fut pris dans une tempête exécrable qui le tint plusieurs jours prisonnier des séracs. Mourant de faim, il surprit un rat de roche à l’orée de son trou, mi-mulot mi-marmotte, l’ajusta d’une pierre, l’embrocha, le rôtit et le mangea.
Redescendu sain et sauf dans la plaine, il voulut un jour repartir. Arrivé près du lieu où il avait mangé le rat, la pente soudain explosa en éboulements, blocs de glace, arrachements et glissements de terrain, ruinant l’accès au glacier et, au-delà, aux sommets. Il fallut redescendre. Le Tribunal enquêta sur la catastrophe, le convoqua et l’en rendit responsable.
L’explication, en voici l’amorce, l’auteur, saisi à son tour par la maladie, n’ayant pu en écrire la fin. Son récit demeure ainsi, pour l’éternité, suspendu à une virgule. Le rat mangé était un vieux rat. Cacochyme, il ne pouvait plus attraper que des guêpes malades, porteuses de germes contagieux. Il en nettoyait la montagne. Lui mort, la contagion décima les guêpes. La pollinisation des plantes ne fut plus assurée. Les plantes qui jouaient un grand rôle dans la fixation des terrains mouvants,
Chacun peut écrire la suite des enchaînements. Cassandre vient de relire ce livre découvert en édition française dans le parc de Yosemite, durant l’automne de 1988, comme jeté - par qui, pourquoi ? - au fond d’une cabane autour de laquelle des biches, à l’aube, prenaient leur petit déjeuner. Ce livre, en ce lieu, en ce moment précis, voulait-il « signifier » quelque chose comme : à quels enchaînements le moindre encordement ne conduit-il pas ?
Ceux qui liront ce livre à leur tour, qu’ils aient ou non connu soit Yosemite, soit les parcs à séquoias alentour, pourront y retrouver la profondeur de l’étrange, au bout de 153 pages seulement. La référence ? Le Mont Analogue, René Daumal, L’Imaginaire, Gallimard.
Cassandre (p.gentelle@wanadoo.fr)
PS : Relu aujourd’hui, presque vingt ans après une première lecture, ce livre écrit il y a plus de soixante ans (Daumal est mort de tuberculose le 21 mai 1944 et des tribulations que lui avait valu, dans notre beau pays, le fait d’être marié à une juive), mériterait des commentaires autres que les miens. En les attendant, que dire ? Je ne retrouve évidemment pas l’exaltation imprévue de 1988, au moment où je me posais des questions existentielles sur les encordements et leurs enchaînements, au pied d’une des plus belles parois du monde. En revanche, cette relecture actuelle entre comme par effraction dans deux nouvelles réflexions que je me fais autour de la responsabilité et de l’apparence. La responsabilité, je ne l’évoquerai qu’en quelques mots : pourquoi les pauvres restent-ils pauvres ? La faute à qui, s’il y a faute ? À la montagne ou aux pauvres ? L’apparence va me prendre un peu plus de temps. Daumal montre bien (p. 168) que son objectif, c’est de nous faire comprendre que, puisque l’espace est courbe, réellement et symboliquement, nous sommes capables de voir l’Himalaya (apparence) mais incapables de percevoir ce que l’espace courbe justement nous dissimule, des montagnes bien plus hautes (réalité). La montagne, on l’a compris, ne fonctionne ici que comme symbole, comme masque.
Cette relecture survient au moment où, à propos de travaux archéologiques concernant la colonie phocéenne d’Élée, ainsi que la manière dont je pratique depuis cinquante ans une géographie de terrain, je m’intéresse à nouveau à un vieux copain d’études, Zénon. Quelques mots, à la Cassandre, pour faire réfléchir en souriant.
Le monde physique, connu par les sens, est le domaine de l’apparence. Tous les géographes en conviennent. La constatation n’est pas neuve, elle vient de Zénon. Ce qui pose des problèmes aux malheureux géographes dits « de terrain ».
Le monde réel est autre chose, qui parfois n’a rien à voir avec le monde des géographes de terrain. C’est toujours Zénon qui le dit. Le réel est rendu intelligible par la raison, c’est l’objet de la science.
De cette manière, il est clair que « le terrain » n’est pas scientifique : il le devient lors de l’examen par la raison. On aurait envie de détourner à ce propos une déclaration d’une philosophe célèbre (plus que Zénon puisqu’elle fut l’une de nos contemporaines), mais on ne le fera pas. C’est pourquoi le géographe de terrain ne fait un travail autre qu’anecdotique qu’au moment où il s’intéresse au monde réel, celui qui est connu par autre chose que les sens : l’intelligence.
De là à dire que le monde réel produit par l’intelligence est plus vrai que le monde physique connu par les sens, il y a un fossé que même Zénon s’est gardé de franchir, à la différence de bien des épistémologues ultérieurs.
Car l’un comme l’autre monde, physique et réel, est (ou sont) soumis au critère de la vérité scientifique. Zénon s’était aventuré jusque-là, mais il n’avait pas les prétentions d’un doctrinaire. Avec l’ironie qui caractérise les vrais philosophes, il rendait compte de cette vérité par le moyen du paradoxe. C’est ainsi qu’il avait pu démontrer que la flèche en vol est constamment immobile en une série d’instants t, puisqu’elle n’occupe que l’espace de son volume. Il assurait ainsi le triomphe de la raison au moment même où la cible expirante, touchée au cœur, témoignait de manière irréfutable de la vérité de l’apparence. Le mouvement n’existe pas, mais il tue.
Est-ce bien ce que Daumal voulait nous dire en choisissant pour titre le mot Analogue ?
