Juno a seize ans, quinze litres de Sunnydelight et trois tests de grossesse plus tard, elle doit se résoudre à l’évidence : elle est enceinte de son meilleur ami, Bleeker (Michael Cera), le coureur, un peu coincé, de 800 mètres du lycée. Dans les High School américaines -le film le montre avec humour- il existe deux façons de vivre son adolescence pour une fille : faire partie des les pom-pom girls ou s’assumer comme « freak », autrement dit décalée. Juno appartient sans aucun doute à la seconde catégorie, elle est fan de punk, ne jure que par Iggy Pop, porte des chemises bûcheron et fume la pipe. Très cool face à la nouvelle, Juno, pense un temps à l’avortement, avant de se mettre en quête, avec fraîcheur, humour et sens de la répartie, d’un couple aimant pour « la chose » (« the thing ») qu’elle porte en elle. Cette comédie de Jason Reitman, qui signe ici son deuxième film après Thank you for smoking (2005) et qui nous fait suivre les quatre saisons de la grossesse de la jeune fille a été le film le plus nominé aux Oscars cette année (meilleur film et meilleure actrice notamment).
Dans un style typiquement « cinéma indépendant américain » (de la couleur de la photographie à la bande son pop-rock acidulée) qui peut rappeler sous certains aspects Little Miss Sunshine, Jason Reitman, à partir d’un scénario de Diablo Cody (une ancienne streap teaseuse), s’empare d’un sujet grave sur le papier pour en faire un film frais et drôle. Porté par Ellen Page (Juno), pétillante, et des dialogues très fins qui malmènent certains tabous (la version doublée est à proscrire), le film investit une géographie assez classique de la suburb et de ses lieux génériques, du pavillon au Mall en passant par le drugstore de quartier et la High School. Paysages à tel point génériques que le film nous fait croire que l’on se trouve dans le Minnesota alors qu’il a été intégralement tourné au Canada pour un bel exemple d’illusion cinégéographique. Mais l’essentiel est ailleurs, à la manière de certaines séries américaines (comme Desperate Housewives ou plus encore Weeds), la tension narrative et le potentiel subversif et comique du film résident dans la peinture de l’envers du décor de la suburb, où couvent des histoires singulières et non normées. Jason Reitman n’apporte certes ici rien de révolutionnaire si ce n’est quelques plans bien sentis (ceux avec les joggers qui rappelle justement le générique de la série Weeds, le plan séquence des maisons en travelling saccadé qui rappelle certains plans d’Edward aux mains d’argent de Burton) et un très bon rythme d’ensemble. Le paysage de la suburb devient la toile de fond sur laquelle on va penser et critiquer la société américaine, où les hamburgers deviennent des téléphones, où l’on peut adopter des enfants par petites annonces et où les mondes des adultes et des ados se chevauchent dans un flou existentiel.
Compte rendu : Bertrand Pleven
Pour en savoir plus :
Little Miss Sunshine (Johnatan Dayton et Valérie Faris)
L’Amérique au ras du ranch
