Dix ans, cela compte dans nos vies à tous. Qui étions-nous au printemps de 1998 ? Qu’est-ce qui nous occupait l’esprit alors que l’actualité internationale pointait un accord de paix historique en Irlande, que Boris Eltsine était aux prises avec le pouvoir russe et la consécration cinématographique du film Titanic venait d’être acquise ?
A Paris, au Quartier latin, au printemps 1998, des étudiants ont alors senti que les espaces n’étaient pas interchangeables, que les géographes étaient sensibles aux différences spatiales et que, de ce fait, un café n’est pas un amphi ou une salle de cours. L’ambiance y est plus détendue, la parole circule plus facilement, la distance entre spécialistes et grand public s’amenuise entre les gorgées de bière.
Proposer aux géographes de rencontrer le grand public dans l’atmosphère conviviale d’un café suppose un double décentrement. Quitter la chaire pour le zinc passe d’abord par un recentrement sur l’utilité sociale de la géographie (le cours de géographie administrative devient donc au café géo de Toulouse « Faut-il supprimer le département ? », où la réponse n’était pas forcément celle qu’on attendait, et les cours de géographie agricole deviennent à Paris « A quoi servent les famines ? »). Quitter l’amphi pour un café suppose aussi de se mettre à l’écoute du public, de cette société qu’on étudie dans son université ou son laboratoire, mais qu’on rencontre finalement si peu pour transmettre son savoir et voir ce dernier reconfiguré, redessiné, contextualisé différemment. « La cuisine dans l’espace domestique », café géo animé par Béatrice Collignon et Jean-François Staszak à St-Dié-des-Vosges, donna lieu à un débat endiablé sur les sens géographiques que revêtaient pour chacun cette pièce si centrale de nos maisonnées et où on prête pourtant si peu attention, alors même que c’est le lieu de la maison où se tisse le plus le lien social. De même, « Le climat change-t-il ? », débat avec Annick Douguedroit à Aix-en-Provence, ou « Les villages en France : vers l’asphyxie et la mort lente ? » avec Pascal Dibie et Michel Sivignon donnèrent lieu à des débats captivants et animés.
Mais les cafés géo ne sont pas que des lieux à la jonction des laboratoires et de la société civile. C’est aussi, en dix ans, un réseau international, qui va d’Orléans à Québec, de Lyon à Bruxelles, de Bordeaux à Mulhouse, de Rennes à Liège. Ce réseau associatif, animé par des bénévoles pas forcément géographes universitaires, trouve sa place aussi dans le cyberespace grâce à notre site.
« Faire de la géographie autrement », tel est le slogan des Cafés géographiques, qui entendent favoriser, à travers la rencontre des géographes et du grand public, des interrogations sur ce qui fait le monde d’aujourd’hui, voire de demain (« Quel avenir pour les Balkans ? » au Café géopolitique de Paris, « Préparer l’après Kyoto » au Café géo de Québec, « "Démolir" dans les "cités", et après ? » au Café géo de Toulouse, « 2020 : 8 milliards d’hommes, 1 milliard d’automobiles » au Café géo de Lyon, « Quelles frontières pour l’Europe ? » à Lille). Faire de la géographie autrement passe aussi par une ouverture de la discipline aux apports de divers spécialistes et acteurs : l’anthropologue Philippe Descola, l’historien Gérard Noiriel ou encore Daniel Roche, le couple de sociologues Pinçon-Charlot, l’économiste Eric Maurin, la politiste Pauline Schnapper, les écrivains Gilles Lapouge et Erik Orsenna, les ministres Christian Pierret et Pierre Moscovici se sont retrouvés aux Cafés géo tout autant que Michel Lussault, Yves Lacoste, Sophie Body-Gendrot, Augustin Berque, Alain Musset, Jean-Robert Pitte, Roger Brunet, Sylvie Brunel ou Armand Frémont.
Fêter les dix ans des Cafés géo, ce sera mettre des visages sur des noms. Ils seront tous là, ceux qui sont œuvré de près ou de loin à cette aventure, notamment les animateurs des cafés géo des régions. Une trentaine de géographes ont été mobilisés pour un banquet (sur les chansons de terrain), des débats pour monter un nouveau programme pour les dix ans à venir à partir du bilan (le vendredi soir et le samedi). Avec des non géographes qui aiment la géographie et notre manière de penser le monde.
Merci à tous qui nous suivez dans cette aventure.
Olivier Milhaud et Gilles Fumey
A lire :
Programme de nos festivités
