Les fossés se creusent, les murs se dressent. La barbarie annoncée par René Girard pousse ses pions un peu partout dans le monde. Sous la ruine des frontières d’État abolies par des marchés communs et des espaces Schengen, ressurgit la peur de l’autre à l’échelle de la ville. Les citadelles se reforment et se referment. Et pourtant...
Et pourtant, rien n’est plus inutile qu’une citadelle, semble dire Rodrigo Plá dans son premier film qui fut remarqué aux festivals de Venise et de Montréal. Au Mexique, non loin des Etats-Unis et de leurs gated communities, La Zona est un village de riches bordé par d’impressionnants bidonvilles. Cadenassé par ses murs, ses barbelés, ses caméras et ses vigiles. Tout est luxe, calme, volupté d’un espace tiré au cordeau où la nature est mise au service d’une esthétique du beau. On serait presque à Hollywood. Dehors, c’est la misère, la violence, le chaos du bidonville, la loi d’une jungle qui pourrait menacer l’ordre patiemment construit par les riches.
Et voici qu’arrive l’orage, le saut sur le mur pour un cambriolage qui va mal tourner. La propriétaire est tuée et deux cambrioleurs sont abattus. Miguel, le survivant, est traqué par les habitants du quartier qui veulent régler leur compte, mais il est recueilli et caché par Alejandro, un adolescent de son âge, riche et apitoyé sur le sort du rescapé. On croirait à un fait divers si on n’était pas emmené sur les terres de Bunuel qui avait tourné dans les années 1960 au Mexique L’ange exterminateur, où la loi du plus fort précédait la barbarie. La barbarie du lynchage contre la loi du procès.
Certes, le film est un peu confiné à l’esthétique des caméras de surveillance par lesquelles le monde est reformulé. La question de l’autodéfense, de la corruption, les inégalités de richesses, tous les ingrédients du scénario de Laura Santulla, l’épouse du réalisateur né à Montevideo en 1968, sont bien là. Et si c’est un panneau publicitaire qui ouvre la brèche dans le mur où la misère tente de passer comme elle le fait sur la frontière américano-mexicaine, le message est clair.
Avec l’Argentine Celina Murga (Una semana solos) et le Guatémaltèque Julio Hernandez Cordon (Gasolina), une nouvelle génération de cinéastes latino-américains arrive pour explorer cette nouvelle plaie du monde. La Zona, propriété privée est un premier jalon qui vaut la peine.
Compte rendu : Gilles Fumey
