On se prend à rêver, en ouvrant cet atlas, au succès que connut le premier atlas stratégique de Fayard, il y a trente ans, avec Chaliand et Rageau qui ouvrit la géopolitique au grand public. D’autant qu’ici, les auteurs ne sont pas géographes et donnent, de ce fait, une vision du monde qui est la leur, celle du diplomate Hubert Védrine en particulier.
L’idée d’un « monde global » n’est pas facile à rendre compte en cartographie, il faut même la bâtir de toute pièce avec des concepts passe partout auxquels les auteurs tentent de donner une substance géographique. Une série de « grands repères du passé » permettrait au lecteur de voir se construire cette notion de « global ». Mais la carte du peuplement humain de la terre, selon les deux théories du chandelier et de l’Arche de Noé, puis celle de l’Europe « à son apogée » sont-elles à même de rendre compte de ce monde global ? Cela reste à voir. D’autant qu’il n’est pas fait mention des travaux de C. Grataloup dans sa Géohistoire de la mondialisation qui a pourtant montré comment l’Europe a elle-même construit cette idée de « monde » qui a précédé celle de « globalité ». Et en dépit du fait qu’il est bien péremptoire d’écrire que les Etats-Unis sont « le pôle central d’un monde unipolaire ».
Les cartes sur la notion de « communauté internationale » qui fait référence à un système de valeurs universelles alors que les croyances sont différentes, voire antagonistes, laissent perplexes. Est-ce être bien inspiré que de représenter cette « communauté » par une carte sur la géographie des usagers d’Internet, sachant qu’on ne peut pas donner le même contenu aux usages de l’Internet au Japon par rapport à un pays d’Afrique subsaharienne. L’idée de communauté internationale a pris plus de corps le 11 septembre 2001 devant les écrans de télévision, ou à la Noël 2004 lorsqu’un tsunami ravage les côtes de l’Asie du Sud-Est. Car il y eut des effets tangibles de cette communauté-là. Et en ces temps olympiques, une carte de l’origine des participants, voire des spectateurs de l’Olympie mondiale, aurait été plus proche de cette idée.
Ce qui est novateur dans cet atlas est la volonté de montrer les pays en regard des autres, et faire un état du monde par des focales nationales ou de connivence géographiques (les « Africains », les « Méditerranéens ») voire politico-religieuses (les « Islamistes »). Exercice très délicat au résultat incertain, voire contestable, selon les lectures qu’on en fera. Certaines régions comme l’Europe sont présentées en véritables diaporamas qui sont des petits chefs d’œuvre. Mais « le monde vu par... » se limite à des clichés qui ont parfois la vie dure. La France dans le monde est présentée par la francophonie, réflexe compréhensif quand on est diplomate comme Hubert Védrine, mais que penseraient Bernard Arnault ou Patrick Ricard s’ils lisaient ces cartes, eux qui déploient d’importants capitaux vantant, pour une bonne part, l’image de la France et la rendant sensible... en espèces sonnantes et trébuchantes ? Certaines cartes comme « le monde vu par la Turquie » sont très réussies, d’autres laissent songeurs comme celle du « monde vu par le Japon » où il n’est fait aucune mention de la France ?
Cet atlas est un exercice de haute voltige de la cartographie du monde tel que le voient un diplomate et un géopoliticien. A ce titre-là, c’est un document de première main. Quant à l’enseignement qu’on peut en tirer sur les contenus, notamment les commentaires qui accompagnent les cartes et qui sont très souvent lapidaires et caricaturaux, c’est une ambition qui n’est que partiellement atteinte. Non pas par défaut, mais parce que la barre a été mise trop haut et que, pour séduisant que soit le langage des cartes, il ne peut pas tout dire.
Compte rendu : Gilles Fumey
