En février 2008, le jumeau de Cassandre, libraire, a été invité à une réunion de géographes sur « la perception de la ville grâce au Vélib’ ». Le texte préparatoire l’a mis hors de lui, tant il était bobo-gnangnan et politiquement correct. Il a donc décliné l’invitation et envoyé cette contribution qui n’a pas été lue au colloque, bien entendu. Cassandre alertée se doit de laisser la parole à son jumeau, qui subira l’opprobre pendant qu’elle se lavera les mains. Peut-on espérer que la lettre de Cassandre, dont les lecteurs sont très majoritairement des citadins, sera mieux comprise aux Cafés-géo que par un panel de géographes en quête de modes à colloquer ?
Il est temps de le dire clairement face à la dérive de la raison. Le citadin est un parasite. Il ne produit rien, de l’argent seulement, ce qui n’est pas si mal mais reste insuffisant pour construire une société juste. Par ses modes de vie, ses modes de pensée, son arrogance, le citadin, et le Parisien plus que tout autre, est un destructeur. Coupé du monde, le vrai monde, le monde où il fait froid l’hiver et chaud l’été, le monde où les arbres fleurissent au printemps et où Pâques voit naître les agneaux, le citadin n’a même plus conscience qu’il agit en destructeur. Enfant gâté, il veut tout, tout de suite et affirme bien haut qu’il est prêt à en payer le prix. Rien n’est plus faux, bien entendu.
Le citadin ne paye pas le prix de ce qu’il consomme. Il le fait supporter aux autres, les bouseux, les cul-terreux, les provinciaux aux accents insupportables, au vocabulaire exotique. Pour qu’il consomme ses laitues en janvier, il n’est pas gêné que des milliers de camions passent quotidiennement dans les vallées basques et catalanes, venant du sud. Le coût de cette pollution n’est pas à sa charge. Pas plus que le coût de la climatisation et du chauffage qui lui servent à annihiler cette horreur : la succession des saisons.
Le citadin ne paye pas. Il est malin : il a des copains, les distributeurs, qui savent acheter du poisson au Chili ou des haricots verts au Kenya pour tout avoir à sa disposition, toute l’année, au meilleur prix. Le maraîcher local qui ne peut survivre, le pêcheur breton acculé à la faillite, ce n’est pas le problème du citadin, qui peut même aller jusqu’à compatir. Mais enfin... Après tout, ces gens-là n’ont qu’à vivre en ville. Comme tout le monde.
Ils n’ont qu’à avoir les problèmes de tout le monde. Par exemple, comment voir la ville du haut de son Vélib’. C’est bien le Vélib’, c’est écologique, ça évite de polluer Paris avec sa voiture. Ça permet de savourer pleinement les groseilles de février, venues par avion d’Afrique du Sud. C’est pas polluant, le Velib’, sauf - qui sait ? - peut-être, éventuellement, lors de sa construction en Chine dans une usine qui ne respecte pas « tout à fait » les normes du Protocole de Kyoto. C’est pas polluant, le Velib’. Et les gros camions qui sillonnent la ville toute la journée et remontent le soir en ahanant vers Montmartre, pour aller remettre dans les parcs à Vélib’ tous les Vélib’ descendus à l’Opéra le matin ? C’est la faute au relief, dira négligemment le géographe pur sciences sociales.
Le citadin a la fibre verte. Il aime le grand air au point qu’il préfère vivre dans un pavillon avec jardin à deux heures du centre ville, où il travaille. Il cajole un buron en Aubrac, retape une vieille maison dans le Beaujolais pour profiter du bon air, de ce bon air qu’il ensemence de fumées pour rejoindre son pavillon, son buron ou sa fermette. L’ensemble du monde peut ainsi profiter du CO2 qu’il émet.
Le citadin est soucieux de sa santé. Il porte une attention réelle et soutenue à ce qu’il mange. Il lui faut des légumes frais cueillis ou ramassés, qui lui paraissent gorgés de vitamines, des pommes rubicondes et sans tache, des brocolis au vert tendre pommelé. Il se fout que les pommes viennent de Nouvelle-Zélande, les brocolis du Kenya et les légumes de Ouarzazate et mourir. Ne rions pas : le 9 février 2008, pour être précis, à l’angle de la rue des Martyrs, sur les étals du plus grand cours des halles du quartier, moins de 10% des produits venaient de France et on ne pouvait pas jurer que ceux qui en venaient n’avaient pas été cultivés soit sous serre, soit dans la France d’outre-mer (melons de la Guadeloupe, arrivés droit par les airs à travers l’Atlantique). Bons pour la santé du citoyen, peut-être (qui connaît vraiment le détail des pratiques culturales ?). Bons pour la santé de la Terre ? Sûrement pas. Mais ce n’est pas grave : le « bon » citadin compensera en utilisant le Vélib’ et en votant pour les Verts. Ça, c’est de la conscience politique !
Dans les sociétés traditionnelles, la production sur place est la règle, le transport l’exception, à l’inverse des sociétés modernes. La première fonction du transport n’est pas de transporter des marchandises mais de transporter des hommes. Dans les sociétés modernes, des centaines de millions d’êtres humains commencent par se transporter de leur lieu d’origine vers les mégapoles, puis, chaque jour, ils se transportent de leur lieu de vie à leur lieu de travail (car le travail ce n’est pas la vie, air connu), noria incessante et quotidiennement renouvelée. Ils se transportent de leurs lieux de vie à leurs lieux de loisirs, de leurs lieux de vie aux lieux de vie des autres. Ils n’en ont même plus conscience, tant la mobilité est devenue la règle et même un mode de vie que les citadins publicitaires, depuis leur cabanon de luxe au Lubéron, ressassent en boucle : soyons modernes, soyons mobiles..., soyons mobiles, nous serons modernes.
Le citadin est, en effet, moderne. Il est persuadé que le « progrès » apportera toujours des solutions à tout. Ne vous inquiétez pas, les enfants ! Il ignore que le progrès n’est qu’un faisceau de technologies qui apportent des réponses immédiates à des problèmes immédiats. Il n’y aura pas de réponse immédiate aux nuisances engendrées par un siècle et demi de transport échevelé. Trop de retard, trop d’habitudes, trop de CO2. Trop de camions, trop de bateaux, trop d’usines. Nos sociétés citadines sont incapables d’appliquer le Protocole de Kyoto qui ne prévoit pourtant qu’un ralentissement de la production de gaz à effet de serre, pas une décroissance. Mais le citadin a besoin de croire. Le Vélib’ aide à croire. Il est le symbole de sa bonne volonté, alors il l’aime. Le Velib’ est le crucifix d’une nouvelle foi, la Foi en un avenir radieux.
Quand le citadin va voir le cul-terreux, il y « descend » volontiers porteur de quelques signes de modernité, comme son gros 4 x 4, et colle à son oreille le portable dernier cri. Le cul-terreux, il aime moyen, il renifle un danger, même s’il tente de soustraire quelque argent au citadin. Il a pas de vraies connaissances en économie mais il voit bien que les choses ne vont pas dans le sens de sa vie. Forcément : il y a 50 ans, le citadin dépensait plus de 50% de ses revenus pour se nourrir. Normal : quand on ne produit pas, il faut payer ce qu’on ne produit pas. Depuis, la part de la nourriture dans le budget citadin n’a cessé de décroître, au même rythme que baissaient les revenus dans le budget du citoyen cul-terreux. Pour compenser, on a tissé des pansements : une politique européenne, des subventions mais, dans l’ensemble, ça n’a pas vraiment suffi. Le citadin, lui, économise sur sa bouffe et organise son budget pour acheter le plus de portables possible. Il se moque d’apprendre que l’argent investi dans le portable n’est rien d’autre que des économies faites sur le dos du cul-terreux. C’est la définition même du parasite : le citadin construit sa vie sur la perte des autres.
Le cul-terreux a quelques idées simples : il sait, parce qu’il les voit pousser, que les arbres ne grimpent pas jusqu’au ciel. Il sait que la terre est basse et que les champs sont limités. Sa vie, c’est la limite, la borne qui délimite le champ, la route qui mène au village voisin. Le citadin, lui, a perdu le sens de la limite. Il bâtit sa vie sur la croissance infinie, sur le déplacement sans mesure, il a le monde pour domaine. Il a seulement oublié que la Terre mesure 40 075 kilomètres de circonférence à l’équateur, pas un de plus, et qu’il n‘y en aura jamais un de plus. Il oublie que la Terre vit. Surtout, s’il croit que le « progrès » le protège du chaud, du froid, du noir, il feint d’ignorer qu’il ne le protège pas de l’inconnu.
Le citadin a le monde pour domaine et il le traite donc comme tel. Il va dans les forêts des cul-terreux chercher des champignons ou des brins de muguet, le dimanche, pour ses loisirs. Il se balade dans les champs de trèfle qui sont pour lui comme un jardin. Il randonne en montagne avec son chien qui affole les brebis. Il hurle à l’assassinat de la nature quand il se trouve pris dans un écobuage. Dans sa fureur de protecteur des territoires, il va jusqu’à dénier au cul-terreux le droit de s’occuper des pâturages qui le font vivre. Il est vrai que ce n’est pas beau, la montagne, après un écobuage. Mais le citadin n’imagine pas que les champignons ou le muguet sont un revenu d’appoint, qu’un champ est beaucoup plus difficile à faucher quand il a été piétiné, qu’un troupeau de moutons qui fuit ce sont des brebis qui n’agnelleront pas. Et si le cul-terreux, excédé, sort son fusil, le citadin s’offusque et appelle le gendarme. Il s’offusquerait encore plus si le cul-terreux venait piétiner son jardin à lui.
Car le citadin veut le beurre et l’argent du beurre, l’éclairage public qui brûle toute la nuit, les espaces verts et les légumes de la même eau, la climatisation toute l’année et le surgelé, le bon air, le fric, les loisirs. Tout. Il a perdu tous les savoirs, celui du temps qui passe, celui des rythmes de la terre et n’en a acquis aucun : il confond savoir et information. Il croit dur comme fer que Poivre d’Arvor lui apprend des choses.
Alors le citadin, qui bouffe de l’information prédigérée et de la nourriture frelatée sauf quand il paie cher pour son marché bio, sent qu’il faudrait réfléchir à ce qu’il est et à ce qu’il fait. Terrible intuition qui lui fait enfourcher son Vélib’. Vive la liberté que donne le vélo ! Grâce aux règlements, autres bornes-frontières, le citadin n’a pas le droit de sortir son Vélib’ de Paris. Il n’aura donc jamais l’occasion d’aller rouler sur la branche de l’autoroute du Sud qui conduit à Rungis, vers trois ou quatre heures du matin. Là, il pourrait toucher du doigt les conséquences de son mode de vie. Quoique...il est tellement content d’être ce qu’il est qu’il ne pourrait s’empêcher d’admirer la puissance de la mécanique qui lui assurera le lendemain l’achat à contre-saison des avocats et des framboises pour son lardon, afin que celui-ci maigrisse en engraissant le citadin nutritionniste.
Voilà ce qu’on aurait pu entendre dans un colloque géographique sur le Vélib’ : le monde, les transports, c’est de la géographie. Et non pas un discours gnan gnan sur « la perception du monde du haut de son Vélib’ »... Géographes, laissez ces fariboles aux psychologues et aux pages bien-être des magazines qui se veulent féminins ! Revenez vers vos fondamentaux ! Il ne s’agit pas de savoir comment on vit, mais comment on devrait vivre. Pas comment on pense, mais comment on pourrait penser. Et non pas comment on « perçoit » la nature, le Vélib’ et le reste. Depuis Platon, on sait que la perception, c’est con.
Cassandre et son jumeau (p.gentelle@wanadoo.fr)
