Revenu bredouille de Cannes, le dernier film d’Ari Folman pourrait prendre sa revanche dans les salles. L’engouement de la critique et le bon accueil du public augurent d’une belle carrière pour ce film d’animation. On suit l’introspection d’un « personnage » principal, Folman lui-même, en quête d’un passé avec des témoignages réels d’anciens compagnons de guerre au Liban. De récit en récit, le film nous conduit à Sabra et Chatila où le camp de réfugiés palestiniens fut mis à sac en 1982 par des milices libanaises sous le regard de l’armée israélienne. Comment la mémoire a-t-elle pu évacuer une telle histoire monstrueuse ?
D’autant que Folman aime à dire qu’il est issu d’une famille ayant survécu à l’Holocauste. Alors pourquoi les Israéliens ont-ils laissé les milices chrétiennes de Béchir Gemayel commettre ce massacre ? Pour engager la thérapie dont il avait besoin, Folman qui travaille à la télévision israélienne, pense à l’animation. Avec « sa part d’imaginaire [qui permet] de montrer ce que je veux avec une grande liberté. On échappe aux règles, à l’obsession du vrai et du faux, on peut figurer un rêve, une hallucination, inventer un visage à quelqu’un qu’on a interrogé mais qui ne veut pas apparaître... » [1].
Après une très impressionnante course de chiens noirs aux yeux jaunes, le film évoque un cauchemar dont le narrateur va construire l’énigme par des entretiens dont le film garde la voix réelle comme des traces, puis le dessin. Ce qui est étonnant est la déréalisation par les témoignages et, en même temps, l’hyperréalisme des scènes à Beyrouth. Ari Folman le dit implicitement dans son film : comment ces scènes de violence à Sabra et Chatila réveillent en lui le traumatisme de la Shoah ? Faire ce film est bien une thérapie qui lui permet de résoudre « la question de savoir à quel moment on réalise vraiment que quelque chose de terrible est en train de se passer ».
Du point de vue de l’usage de l’espace dans le film, la résurrection des souvenirs du Liban jusqu’aux images des massacres de 1982 que le film offre en images réelles en finale, Folman pratique une écriture très subtile : il explore le subconscient, le rêve éveillé, la peur et même « la guerre, la chose la plus irréelle que le cerveau humain puisse imaginer ».
Compte rendu : Gilles Fumey
[1] Entretien avec J.-L. Douin, Le Monde, 25 juin 2008.
