L’entrée par les 48 notices de ce livre vif et polémique du CVUH, Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire, plus qu’un livre d’Histoire politique, permet d’éclairer le sens du discours, les procédés rhétoriques utilisés par le président. Pour les géographes, il saisit le sens des lieux, les utilisations des images géographiques et une certaine idée de la construction de l’identité nationale de Nicolas Sarkozy. Cet ouvrage composé par des historiens, des sociologues, des géographes,... trouve son sens et sa singularité dans une introduction générale qui met l’ensemble du discours du président en perspective.
L’instrumentalisation présidentielle, selon les auteurs, fonctionnerait sur le principe de la décontextualisation, de la réappropriation des territoires et par le recours systématique au cliché qui permet le processus d’ancrage d’une célébrité dans un terroir auquel la région est identifiée. C’est cette « science » des lieux qui est ici la plus intéressante pour nous car elle est reliée à l’identité nationale fondée contre « une centralité parisienne coupée de la nation et déconnectée des réalités locales ». Cette appropriation des lieux va de pair avec le rejet « violent » de la fonction d’historien. En s’appuyant sur ses discours, les 26 auteurs de cet ouvrage critiquent parfois violemment mais aussi avec humour et mauvaise foi les images utilisées par Nicolas Sarkozy.En cela, le discours du candidat à Caen en Mars 2007 est exemplaire.
La référence à Paul Vidal de la Blache est patente comme le laisse apparaître la notice de Pierre Schill. L’opposition monde rural - monstre urbain est une des clés de la politique de la ville du président. L’harmonie du monde rural était déjà inscrite dans le paysage de l’affiche de campagne du candidat dont le mimétisme avec celle de François Mitterrand avait été souligné par Gilles Fumey, Jacques Séguéla oblige. Elle inscrit la France dans une réalité pluriséculaire dont les paysans sont les garants. Les 354 aires urbaines qui tissent les mailles du territoire et concentrent plus de 80% des Français constituent, pour l’auteur de la notice, la réalité du pays. Les espaces ruraux ne seraient en fait que le symbole d’une nouvelle distribution du territoire français autour des pôles urbains. Comment penser que les communes multipolarisées et les unités urbaines ne sont pas constitutives de ce monde rural ? A moins que le candidat-président, dont l’urbanité s’oppose violemment à la ruralité revendiquée par François Mitterrand, n’utilise cette image de paysage inamovible pour assurer les reconquêtes du territoire ?. On pourrait trouver une illustration récente de cette dichotomie dans l’allusion du président sur la nécessaire réorganisation des échelons territoriaux qui a eu lieu en juin 2008 dans une région dont la ruralité constitue une empreinte forte de son territoire : le Limousin. .
Cette opposition, enfin, sert d’illustration concrète à sa construction d’oppositions culturelles au sein de la société. Des Glières, haut lieu de la résistance caractérisé par sa fonction d’abri à la Cascade du bois de Boulogne, où fut lue la lettre de Guy Môquet le 16 Mai 2007, jour de l’investiture de Nicolas Sarkozy, les espaces mentionnés par cet opus sont des lieux symboliques appropriés par le pouvoir qui en gomme le contexte historique pour pouvoir en donner une forte symbolique politique. Cette mise en scène des paysages et des lieux ainsi que l’instrumentalisation de personnages historiques comme Charlemagne, « père de l’Europe » qui légitime historiquement l’espace européen d’aujourd’hui ou bien la discussion autour du « choc des civilisation » se retrouve en filigrane dans nombres de notices. L’exemple de l’Afrique est, pour Laurence De Cock, révélateur de ce gommage des réalités historiques mais aussi géographiques du continent noir. Que penserait Sylvie Brunel ou Roland Pourtier de cette phrase : « Le paysan africain qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons [...] » ?
Un des faits nouveaux de l’utilisation de l’histoire par les candidats à l’élection présidentielle est illustré par la notice de Eric Soriano sur le communautarisme. Cette notion est singulière en ce qu’elle fonctionne non plus comme une tradition intellectuelle vantant une solidarité organique mais comme une catégorie de dénonciation. Il analyse ainsi l’inscription spatiale de la vision sarkozyenne entre des paysages de villes et des petites communautés villageoises : « Cette valorisation des ‘communautés rurales’ contraste singulièrement avec la dénonciation des ‘communautés des tribus et des bandes’ auxquelles il fait régulièrement allusion ».
Compte rendu : Jean Philippe Raud Dugal
Pour aller plus loin :
Ciel, mon village ! Petite étude sur la « campagne » présidentielle
