Voilà un film estival qui pourtant nous transporte au froid, dans une cité chargée d’histoire et magnifiquement filmée. Mais le calme est trompeur : il y aura bientôt bien des cadavres dans les placards (et ailleurs). Les trois personnages principaux, Colin Farrell, Brendan Gleeson, Ralph Fiennes, c’est-à-dire deux tueurs à gages et leur patron, se retrouvent peu à peu embarqués dans une fable morale tout à fait paradoxale filmée de manière assez originale par Martin Mcdonagh, un auteur dramatique britannique dont c’est le premier long métrage.
Deux tueurs en cavale donc, se retrouvent à Bruges pour s’y faire oublier. Tandis que Jay, dévoré par le remords, déteste immédiatement la ville et tout ce qui s’y trouve, Ken, la conscience plus sereine, profite en esthète du lieu et prend son mal en patience. Mais tout se met à dérailler lorsque l’aîné, Ken (Colin Farell) reçoit un ordre de son patron qu’il ne peut exécuter... Jusque là, on pourrait se demander ce que la géographie peut avoir à faire dans cette histoire, et pourtant, contre toute attente, Bruges joue un rôle fondamental dans le déroulement du drame. Car l’histoire est dramatique, sanglante et presque pathétique. Mais comme rien ne s’y déroule comme cela aurait dû, l’humour s’y glisse aussi.
Tout d’abord, les deux tueurs illustrent chacun à leur manière la subjectivité du ressenti face à un paysage inconnu et nouveau. Leur état intérieur conditionne donc largement leurs jugements et leurs actions : Ken apprécie la ville, fait des blagues et teste les bières locales en visitant les monuments tandis que Jay, à la limite du suicide, vomit Bruges et ses habitants jusqu’à ce que l’amour, ou ce qui y ressemble, le touche. Et là, tout semble pouvoir redémarrer. Ken le voit bien, et ressent une forme d’indulgence pour son collègue, tandis que son patron, lui, ne voit pas les choses de la même manière. La ville vaut-elle pour ses habitants, ses monuments ou l’état d’esprit dans lequel on y arrive ? L’atmosphère médiévale de Bruges, ses vieilles tours et ses églises anciennes, ses ruelles et ses canaux imprègnent subtilement les actes des personnages et distillent une sorte de religiosité décalée. Plusieurs scènes se déroulent dans des églises, et ce n’est certainement pas un hasard. Sans vouloir déflorer l’intrigue ni le dénouement, on peut dire d’une certaine manière que Ken représente la miséricorde et son patron, la rigueur.
Tout le film se structure autour de ce balancement, de cette hésitation qui ne laisse pas la morale intacte. Mais la ville a aussi son mot à dire, et c’est ce qui fait toute la saveur de ce film de qualité. Bruges y est un lieu de relégation, mais c’est aussi un lieu de salvation (le mot n’est pas trop fort), pour ces deux hommes. On apprend assez vite que leur patron avait choisi de les envoyer à Bruges tout simplement parce qu’il avait apprécié cette ville durant un de ses séjours précédents. On visite donc aussi la ville comme des touristes en compagnie de nos deux tueurs. Enfin, le dénouement du film se déroule dans un des hauts lieux de la ville, le beffroi. Car les tueurs ont aussi du goût...
L’histoire mélange humour noir, dérision et violence avec brio, pour laisser peu à peu transparaître ce combat entre des positions morales autant recevables l’une que l’autre face au crime. Mais le destin des personnages reste lié à cette ville. C’est ce contraste permanent entre un paysage d’exception et les émotions des personnages qui fait de Bons Baisers de Bruges un excellent film, décalé et parfois dérangeant, mais très stimulant.
Compte rendu : Brice Gruet
