Historien de la France des Lumières au Collège de France, Daniel Roche avait enchanté le Café géo du Flore il y a deux ans avec un débat sur « les rois géographes »
Ce mardi 25 novembre, il débattra de cette vision de l’Europe, grégaire et immobile, engluée dans la lenteur, vision qu’il conteste fortement dans son dernier ouvrage. Daniel Roche nous écrit une superbe leçon de géographie de l’Europe depuis la Renaissance, une Europe mobile, ouverte, curieuse où se croisent à tous les étages de la société ceux qui voyagent pour des raisons matrimoniales, pour administrer les provinces, défendre les pays, commercer et assurer la paix par la diplomatie, péleriner et étudier.
Mais le livre de Daniel Roche est bien plus qu’une histoire du voyage, même nourrie d’anthropologie : c’est une réflexion de fond autour du couple stabilité / mobilité qui donne à voir l’essence même de ce qu’est l’Europe de cette époque-là. C’est un bouleversement complet de la vision du temps, un temps non plus immobile mais pris en charge par les Européens qui tentent d’échapper à sa dictature, à l’implacable figure du destin qu’il prend et auquel les religions voudraient donner du sens. C’est la grande aventure de la découverte par l’Europe des potentialités de l’espace géographique, offert à ceux qui rêvent d’une vie au-delà de leur pré-carré et qui vont exercer, avec tant de forces, leur liberté. André Burguière résume par une jolie formule : « le temps nous est dicté, l’espace nous est offert ».
On ne saurait rendre compte de la richesse d’un livre qui a demandé à Daniel Roche plusieurs décennies de réflexion, mais on observe que l’histoire matérielle des techniques, voire de l’imprimerie qui permettra la diffusion, hors de l’élite, des récits de voyage s’accompagne d’une irrépressible fascination pour la différence et l’altérité au fur et à mesure qu’elles se dévoilent dans la littérature et les salons. Cette passion de l’autre, toute humaine, donne à Daniel Roche l’occasion de mettre en regard le célèbre jugement de Pascal sur le divertissement avec la thèse du voyage-apprentissage qui résument cet affrontement entre la vision stable du monde et celle d’un monde ouvert et mobile dans lequel les réseaux de relations offrent les premières opportunités de départ. Ainsi, le lien social s’enrichit aussi bien chez les souverains de la Renaissance qui diffuseront l’Italie à toute l’Europe que chez les étudiants en quête de savoirs dans les grandes universités du continent.
Certes, l’Etat absolutiste freine cette évolution par un enfermement général des pauvres et des vagabonds, par une pression contre l’étranger qui, sans anachronisme, pourrait aider à lire notre époque où les immigrés peinent à trouver place dans nos sociétés d’abondance. La mobilité gagnera du terrain avec l’industrialisation mais si le touriste, l’étranger reste toujours suspect, dérangeant, Daniel Roche nous invite à nous méfier
