Juillet 2008, par une chaude après-midi d’été, un ascenseur achève sa descente du pilier Est de la tour Eiffel. Quelques dizaines de mètres plus bas, une foule dense occupe le parvis. Dans cette foule, les situations sont multiples. Sont visibles sur cette photographie les visiteurs patientant dans deux files d’attente (pour monter par le pilier Est ou le pilier Sud), des visiteurs assis, et d’autres en train de marcher, traversant le parvis en direction (ou au contraire, en arrivant) du Champ de Mars visible en arrière-plan ou du Trocadéro. À une échelle un peu plus fine, il est possible de remarquer que les files d’attente elles-mêmes ne sont pas homogènes : il y a ceux qui, au bout de la file ont encore plusieurs heures d’attente devant eux avant de pouvoir monter dans la tour ; ceux qui viennent de passer le panneau tant attendu “à partir de ce point 30 minutes d’attente” ; ceux qui ont passé avec succès les contrôles de sécurité ; et ceux, les plus chanceux sans doute, qui vont accéder aux caisses, puis aux ascenseurs ou aux escaliers pour enfin découvrir une vue panoramique sur Paris. Pendant l’attente, les visiteurs consultent leurs guides touristiques, écoutent de la musique, regardent leurs enfants courir après les pigeons, repoussent les assauts incessants des vendeurs à la sauvette ou bien finissent par y céder, contemplent la structure de la tour, planifient leur soirée, offrent leurs visages au soleil ou encore regardent vendeurs de ballons, clowns et mimes présents sur le parvis. Ils ont alors des pratiques semblables à tous ceux qui ne se trouvent pas dans les files d’attente, parce qu’ils sont déjà descendus de la tour, ou parce qu’ils ont au contraire décidé de ne pas y monter, préférant une simple promenade. Tous sont venus pour voir la tour, pour découvrir ou redécouvrir un haut-lieu du tourisme parisien. Les touristes sont majoritaires dans la fréquentation de la tour : Parisiens et Franciliens, dont les pratiques s’apparentent à des pratiques de loisirs ne représentent en effet que 8% de la fréquentation annuelle totale.
Cette photographie nous donne ainsi à voir comment fonctionne un lieu aussi touristique que la tour Eiffel, comment le tourisme structure et organise un lieu et façonne son esprit. Elle montre d’abord que le nombre organise. La foule n’est pas distribuée au hasard : il y a les files d’attente et entre ces files des espaces de cheminements pour les promeneurs ; des visiteurs assis sur des bancs, dont l’emplacement permet d’ailleurs de guider le sens des files ; et des gens couchés sur les pelouses du Champ de Mars. Si le nombre important de visiteurs (juillet est avec août le mois de plus forte fréquentation : plus de 30 000 personnes peuvent monter chaque jour dans la tour, mais le nombre de visiteurs ne montant pas peut être estimé à trois fois plus) peut faire penser à un tourisme de “masse”, il n’en est rien. La foule n’est pas une masse, mais au contraire un tout organisé. La photographie montre également qu’un lieu touristique, même ultra touristique comme l’est la tour Eiffel, ne peut être considéré et analysé que comme un lieu complexe. C’est, pour reprendre l’expression de Roland Barthes, un “petit monde” dont les habitants sont des touristes, des vendeurs ambulants, les employés de la société d’exploitation de la tour Eiffel, et quelques passants parisiens. Quel amusement de voir que le lieu, qui en France comme dans le monde, symbolise Paris, est si peu parisien tant il est cosmopolite ! Un lieu comme la tour Eiffel est structuré par des pratiques majoritairement touristiques et des activités commerciales liées à la présence continue et importante des touristes. Tour Eiffel et tourisme sont ainsi indissociables, tant dans l’imaginaire collectif que dans la réalité du tourisme parisien (avec 7 millions de visiteurs en 2007, la tour est l’un des premiers monuments parisiens en termes de fréquentation). Un dernier type d’habitants compose ce “petit monde” : le policier. Une voiture de police est en effet visible entre le Champ de Mars et le parvis, à l’abri de nombreuses barrières de sécurité. La présence de ce dispositif rappelle un contexte international troublé, où les touristes, les occidentaux et les hauts lieux (patrimoniaux ou encore politiques) sont parfois la cible d’attentats. Le lieu touristique n’est donc pas neutre, atemporel : il est un miroir du monde, de sa complexité, de sa diversité, de sa gaîté comme de ses travers.
Maie Gérardot
