Considéré comme un photographe moderniste, E.O. Hoppé, allemand née en 1878, peut plutôt être apprécia comme l’homme qui a fait le lien entre classicisme et modernisme. Quand il arrive aux Etats-Unis en 1919, il est déjà le photographe le plus célèbre au monde. Il commença par prendre des portraits des célébrités de l’époque et de l’aristocratie New-Yorkaise. Très vite, sa curiosité va le pousser à visiter ce large continent pour mieux comprendre cette « Amérique au ras du ranch » (pour reprendre l’expression de Christian Montès). Il effectua des visites d’un bout à l’autre du pays, de Brooklyn au Parc National de Joshua Tree en Californie. Il peut ainsi être considéré comme le premier photographe qui a réalisé une enquête photographique recensant les richesses de l’Amérique pour en comprendre l’essence même comme Philipp Prodger tient à le remarquer dans la présentation de l’ouvrage.
A travers ses expéditions, Hoppé conçoit les Etats-Unis comme une nation dont il tente de reproduire tous les aspects. Il fut ainsi le premier photographe à exposer le New York moderne depuis le pont de Brooklyn, dont on peut apprécier les nombreuses photographies dans cet opus. Il semble fasciné par les câbles qui le tiennent, par les perspectives que cela engendre. Les ponts sont une véritable obsession pour Hoppé (on peut se référer dans cet ouvrage aux prises de vues d’un pont ferroviaire dans la capitale de l’acier Pittsburgh ou bien celles traitant de la construction du Delaware Bridge).

Photo : Waterfront Railway Bridge and Tram, Pittsburgh, 1926. Norton
Quelques années plus tard, il photographiera la construction du Harbour Bridge à Sydney sous toutes les coutures. En fin de compte, pour le géographe, c’est l’organisation de l’espace de cette partie de la ville qui prend corps et nous permet de mesurer les changements qui ont eu lieu depuis lors (voir à ce propos le compte-rendu de l’ouvrage Robert Moses and the Modern City. New York s’impose alors comme une ville monde détrônant Londres.
Hoppé aime aussi photographier les villes industrielles. Dans cette Amérique à l’industrialisation triomphante avant la Grande Dépression, il parcourt des villes comme Détroit où il visite les usines Ford et ses immenses cheminées s’élevant dans le ciel comme des cathédrales, et Chicago. Ce faisant, il anticipe la domination des Etats-Unis comme s’il avait compris, par la fascination qu’il manifeste dans ses photographies, que l’Europe était en passe de devenir la « Vieille Europe ». On parcourt cet ouvrage avec l’impression que Hoppé a compartimenté le pays dans des cases dans lesquelles chaque espace à un rôle défini, de New York vu comme un centre financier, au Middle Ouest qui concentre le monopole de l’agriculture et de l’exploitation minière, à la Floride pour les loisirs. C’est en effet une vision de l’organisation de l’espace que beaucoup ont encore aujourd’hui. On comprend, juste après la fin de la Première Guerre Mondiale, les bases de la puissance de cet Etat, ses atouts, sa volonté de promouvoir un mode de vie, une certaine philosophie qui accompagnent l’American Way of Life. Cette Amérique des loisirs, cette Amérique de l’innovation, cette Amérique du travail que Hoppé nous décrit nous permet de saisir les racines de sa puissance actuelle. Le mythe de la maison individuelle, le sprawl, prend corps avec la photographie des maisons individuelles à Signal Hill à Los Angeles. Le tournage d’un film en 1926 saisit la domination naissante de Hollywood aux dépends de New York (un ouvrage récent Hollywood on the Hudson écrit par Richard Koszarski,, ou les travaux de A. J. Scott sur l’industrie du cinéma le révèle).. De même, les paysages naturels donnent à voir les défis de l’immensité, Le livre se finit par des prises de vues des « pueblos » au Nouveau Mexique et des premiers habitants (les Natives) comme pour nous rappeler que ce déferlement de modernité, de majesté n’appartient finalement à personne mais à toute personne résidant sur ces terres.
Compte-rendu : Jean Philippe Raud Dugal
Pour aller plus loin :
Des photos de E. O. Hoppé
Robert Moses and the Modern City : The Transformation of New York (sous la direction de Hillary Ballon et Kenneth T. Jackson)
E.O. Hoppé’s Australia (Graham Howe, Erika Esau )
