Invité du Café géo de Paris en septembre 2008 pour un livre sur le Tibet, Olivier Weber se révèle être un battant pour ses idées qui fait plaisir à voir. La fièvre de l’or fait partie de cette longue série noire de dénonciation d’abus, d’escroqueries et de scandales qui souillent la planète, depuis Le cauchemar de Darwin jusqu’au non moins ragoûtant We feed the world et Notre pain quotidien. La destruction de la forêt amazonienne pour des raisons aussi dérisoires que la recherche d’un métal destiné être stocké dans un coffre-fort de banque chinoise devient plus qu’un spectacle écoeurant à voir : c’est un appel à la révolte, un sursaut nécessaire de la part de l’Etat français pour que cesse une exploitation qui n’a pas de justification aujourd’hui. A moins qu’un Etat schizophrène puisse célébrer en grandes pompes des Grenelle de l’environnement en invitant de prestigieux prix Nobel sans se soucier que sur le territoire guyanais, on puisse continuer de massacrer une forêt - et quelle forêt ! - en toute impunité. Nous aurons alors bon dos de réclamer au Brésil un moratoire sur le défrichement du sud de l’Amazonie.
Et s’il n’y avait que le désastre d’une forêt ravagée par des bulldozers qui sectionnent les arbres, fouillent la terre, ravagent les sols comme des guerriers acharnés après une proie... Le pire est l’usage du mercure, un poison utilisé par les 30 000 garimpeiros, orpailleurs surinamiens et brésiliens, pour y agréger l’or et qui pollue les rivières et les sols. Pour l’extraction d’environ 300 tonnes par an, les orpailleurs laissent en Amazonie 120 tonnes de mercure qui provoquent chez les populations indiennes Wayanas des maladies et des malformations de plus en plus fréquentes. « Tous ces jeunes qui ont cinq ans, six ans, sept ans, huit ans, mangent régulièrement du poisson... Du poisson et du poison et s’empoisonnent donc doucement » prévient Philippe Aquila, de l’association des Amérindiens Oka’Mag.
Faut-il incriminer la mondialisation comme le facteur de cette gabegie ? Au simple fait que la banque centrale chinoise achète chaque année 200 tonnes d’or, soit le dixième de la production mondiale ? Faut-il désigner l’Inde où la classe moyenne réclame des bijoux à la hauteur de son pouvoir d’achat, soit près du quart de la production mondiale ? Ou encore toute l’industrie électronique de l’informatique qui consomme de l’or comme un conducteur de qualité ? Quoi qu’il en soit, l’once - 31 grammes -, a vu ses cours tripler et atteindre pas loin de 900 dollars. « Et ce n’est pas fini ! » prévient Olivier Weber. Cet appel du marché est sans doute un facteur déclenchant, mais le film montre surtout que ce choix de la destruction de la forêt est politique. Jacques Chirac qui se targuait d’aimer la Guyane au point d’y être allé souvent, s’est-il soucié de ce qui se passait aux confins du territoire ? A-t-on idée dans nos palais nationaux de l’état désastreux de ces cités fantômes en pleine jungle où la misère humaine est inversement proportionnelle à la valeur de ce qui est extrait de la jungle ? Le cynisme de ces orpailleurs n’a d’égal que celui de notre classe politique laissant un tel pillage, tout juste digne des fièvres de l’or californiennes. « J’ai appris une chose au fond de la forêt : l’or rend fous les hommes. L’homme tue pour une pépite à vingt euros le gramme » s’emporte Weber.
Le film d’Olivier Weber fait penser à la rigueur qui valut à Albert Londres d’être reconnu comme un grand journaliste pour la dénonciation d’un autre scandale, à l’autre extrémité de la Guyane, le bagne de Kourou et des îles du Salut. Dans la lignée de ces grands reporters qui portent très haut les exigences du métier de journaliste, Weber donne la parole aux acteurs pour mettre la pression où cela fait mal : « L’or et le sang sont intimement mêlés, explique Guy Rigottier, orpailleur. C’est une belle soupe. Mais ça ne fait rien, les femmes le portent quand même. Elles cherchent pas à savoir, de toute façon, personne cherche à savoir ». Pourtant Weber qui a cherché à savoir a été menacé et attaqué lors d’un bivouac. « J’ai cru qu’on allait vivre l’enfer du tournage d’Aguirre ou la colère de Dieu ». Il fallait bien sûr des accompagnateurs armés pour s’imposer face aux trafiquants.
Enfant de Joseph Kessel et de Jack London, Olivier Weber qui a crapahuté dans les maquis de la drogue birmane, les guérillas du Soudan, les montagnes afghanes, est un rebelle-né aussi pugnace dans les forêts tropicales de l’Amérique qu’en Asie montagneuse. C’est une leçon de géographie sur l’Anti-monde cher à Roger Brunet qu’il donne à voir dans La fièvre de l’or. Après ce film, l’or ne peut plus nous rendre fous et son brillant est devenu soudainement terne.
Compte rendu : Gilles Fumey
Pour aller plus loin :
La bande annonce du film
J’aurai de l’or, d’Olivier Weber, Editions Robert Laffont
