Le Japon est-il un espace post-moderne ? Par rapport à quoi ? A qui ? Philippe Pelletier, auteur prolifique sur cet espace, souvent fantasmé par le plus grand nombre, nous rappelle l’originalité (voire les originalités) du modèle japonais dans ce très bon atlas. L’auteur articule sa pensée pour nous expliquer les cadres géohistoriques de l’archipel. Entre influences principalement régionales, isolat shôgunal, et premier XX° siècle, le Japon s’est construit une identité originale. Ses rapports à la mer sont complexes. En effet, véritable opportunité pour la pêche nipponne, même si les ressources halieutiques connaissent un stress important, cet espace n’en est pas moins l’objet de conflits avec ses voisins. Plus encore, les atouts et contraintes du milieu constituent un défi majeur pour la société. Cet archipel, situé sur la « ceinture de feu », bien que soumis à de nombreux aléas naturels (tsunami, séismes...) a su adapter une nature profuse en eau et nourriture. Enfin, si le Japon doit faire face aux paradoxes du traité de Kyoto, Philippe Pelletier nous renseigne avec précision sur la fragilité de l’environnement (qualité de l’eau, marées rouges...).
La post-modernité se mesure avant tout par sa démographie. Depuis le début des années 1990, la proportion des personnes de plus de 65 ans a dépassé celle des moins de 15 ans. Certes, elle n’a fait que devancer un tropisme commun à l’ensemble des pays industrialisés mais, surtout, cet état de fait ne doit pas masquer la dichotomie réelle entre un centre relativement jeune et des périphéries de plus en plus âgées. A ce propos, on comparera avec bonheur la carte réalisée sur la proportion des personnes de plus de 65 ans avec celle de la répartition des médecins par département. La confrontation des réalisations graphiques que le lecteur peut faire est une des aouts de l’ouvrage ; elle lui permet de s’interroger sur des thématiques précises. Ainsi, comment expliquer que l’île de Shikoku connaît un taux de divorce parmi les plus forts du pays alors que sa population est relativement âgée ? Est-ce dû à l’éloignement des maris qui vont travailler sur Honshu et qui, une fois revenus prendre leur retraite sur l’île, se retrouvent confrontés à l’indépendance prise par leurs femmes ? Les mutations sociales sont nombreuses, de l’évolution de la cellule familiale que l’auteur ne veut pas minorer, à la remise en cause de l’idée d’équité sociale, fondement de l’identité japonaise, qui souffre du creusement des inégalités lié en partie à la mondialisation financière et économique. A cet égard, la mise à l’écart d’une partie de la population analysée par l’auteur et la cartographie originale concernant les SDF sont des réalisations vraiment originales de cet atlas.
Le choix de la représentation graphique dans la partie consacrée à la mégalopole est en tout point remarquable, complémentaire, en tous points avec les écrits antérieurs ou présents de l’auteur. L’importance des pôles tertiaires ou industriels, la place des 26 technopoles au sein de l’espace japonais sont représentés de manière lumineuse. Malgré de timides tentatives pour limiter la croissance de la métapole tôkyôte, le constat de son emprise sur le territoire, à travers, par exemple, son étalement « fast-food on(ien) » [en référence aux écrits d’Augustin Berque] est incontestable. Une carte de synthèse, qui devrait faire école, restitue le rôle structurant de cet espace. Pour autant, le « Japon de l’envers », à la connotation négative, n’existe pas pour Philippe Pelletier qui ,préfère opposer au centre des périphéries plus ou moins dynamiques. La puissance japonaise s’exprime à travers de nombreux traits (IDE, participation au commerce mondial...). Néanmoins, deux idées principales peuvent être retenues. D’une part, le commerce intra-régional indique la montée en puissance de la Chine, désormais premier partenaire commercial du Japon au détriment des Etats-Unis. D’autre part, les crises financières successives depuis la fin des années 1980 (bulle immobilière, crise financière de 1997 etc) ne doivent pas minimiser l’ampleur du « hard » et du « soft power » japonais.
Les thématiques abordées (Centre-périphéries, aménagement du territoire, puissance, société...), couplées avec des réalisations graphiques de très bonnes qualités réalisées par Carine Fournier, rendent compte d’un pays en proie à de multiples contradictions et mutations. La post-modernité revendiquée suscite à la fois craintes et désirs pour une population japonaise modelée par son histoire et son territoire.
Compte rendu : Jean Philippe Raud Dugal
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