En mars 2007, le géographe Jean-Robert Pitte, auteur de multiples ouvrages sur les vins, organisa une projection du documentaire Les voix du terroir à la salle des Actes de la Sorbonne, en compagnie des deux jeunes réalisateurs, Etienne Besancenot et Florent Girou, qui à l’issue de leurs études d’œnologie et d’agronomie à Montpellier ont parcouru six pays viticoles à la rencontre de professionnels du vin (vignerons, œnologues, journalistes, agronomes, géographes ...), pour mieux comprendre leur conception du terroir. Les étudiants de l’université s’étaient pressés pour y assister, ce qui montre bien l’intérêt des jeunes générations pour un produit profondément ancré dans notre civilisation et qui est aujourd’hui menacé par une campagne d’éradication culturelle, au nom de la lutte contre l’alcoolisme. Cette diabolisation, orchestrée par les pouvoirs publics, provoque une méconnaissance totale de la culture du vin parmi les jeunes et cet interdit est source d’excès dans une frange grandissante des 15-25 ans, buveurs occasionnels non pas de vins, mais d’alcools forts importés de Russie ou d’Amérique.
La crise des terroirs viticoles en France
La viticulture française est dans une crise durable et profonde depuis plusieurs décennies. Les premiers responsables sont les vignerons eux-mêmes, qui ont privilégié pendant trop longtemps la quantité à la qualité, entraînant une désaffection des amateurs de vins, déçus par le rapport qualité/prix. Certains vignobles français pâtissent encore aujourd’hui d’une mauvaise réputation héritée du passé, malgré de réels progrès qualitatifs ces dernières décennies, comme par exemple dans le Languedoc. Ce sont ces vignobles de masse qui ont été les principales victimes de la crise de surproduction. L’évolution des habitudes de consommation des Français et la politique de santé publique expliquent en grande partie la baisse de la consommation régulière et occasionnelle de vins dans notre pays depuis les années 1970. Quant à leur exportation, on peut toujours prétexter l’illisibilité des étiquettes sur les bouteilles françaises pour expliquer leur mévente auprès d’une clientèle étrangère habituée aux vins de cépage. On peut également prétexter les lacunes des vignerons français dans le domaine commercial. Cela évite de se poser le vrai problème, qui est celui du rapport qualité/prix. Pour les vignobles de prestige, la crise des terroirs viticoles est moins visible en raison de leur renommée internationale, mais elle n’est pas moins présente : les grands crus de Bordeaux cèdent à la « parkerisation » pour plaire aux lecteurs du célèbre dégustateur, tandis que les producteurs de Bordeaux générique se reposent derrière la célèbre AOC pour vendre leurs vins à des consommateurs peu avertis. Il est tellement facile de capitaliser sur l’image d’un terroir d’exception et il est tellement plus difficile de produire un vin de terroir, qui exprime à la fois la singularité d’un lieu et le travail d’un vigneron. Didier Dagueneau était l’un des plus grands vignerons français de notre époque car il savait tirer le meilleur de son terroir et en faire un vin d’exception.
Les « vins de terroir » : un concept qui s’exporte dans le nouveau monde
Quand on évoque les vins du Nouveau Monde, on pense en général aux vins technologiques. Pourtant, nombre de vignerons pionniers en Amérique et en Océanie ont pris le relais des vignerons français pour promouvoir et défendre les « vins de terroir ». Les témoignages recueillis par Etienne Besancenot et Florent Girou durant leur périple de plusieurs mois en France, en Argentine, au Chili, au Brésil, en Australie et en Nouvelle-Zélande, montrent toute la passion que déchaîne l’évocation du mot « terroir » chez les vignerons et les experts du monde viticole. Pour certains, à l’instar du journaliste australien Huon Hooke, le terroir évoque un phénomène de mode et un argument marketing ; pour d’autres, comme le vigneron brésilien Rinaldo Dal Pizzol, le terroir évoque une philosophie : « le vin vient de la terre », il doit donc exprimer le goût de ce lieu, qui est distinct et singulier. Si les vignerons français, comme Marc Parce et Jean Orliac, ou encore l’ingénieur agronome Claude Bourguignon, insistent sur la dimension historique, communautaire et identitaire, du terroir viticole, d’autres privilégient un discours scientifique et technique et croient que la technologie permettra de produire de meilleurs vins : « le meilleur vin est à venir » déclare Sakkie Pretorius, directeur manager de l’Australian Wine Research Institute, dans le documentaire. D’autres vignerons ou experts du Nouveau Monde entendent plus modestement s’imprégner de la longue expérience européenne, et notamment française, en matière de terroirs viticoles. Tous les intervenants s’accordent sur un point : les « vins de terroir » sont élitistes et correspondent à un marché de niche. Pas seulement à cause du prix, mais surtout parce que la majorité des consommateurs ne sont pas capables d’apprécier un « vin de terroir » : une éducation œnologique dans les universités pourrait apprendre aux étudiants à apprécier les « vins de terroir » et à les consommer avec modération, non pas comme une boisson, mais comme une sauce qui met en valeur les mets qu’ils accompagnent. Encore faudrait-il que les clubs de dégustation œnologique aient droit de cité dans les universités ...
Le documentaire Les voix du terroir a reçu deux prix au festival Oenovidéo en septembre 2007. C’est un véritable chef-d’œuvre qui met en résonnance les différentes conceptions du terroir. Félicitations aux deux jeunes réalisateurs qui viennent d’ouvrir un site internet dédié à leur documentaire : www.lesvoixduterroir.fr
Compte rendu : Vincent Marcilhac
