Cette jeune femme musulmane, géographe de formation, sunnite probablement, était devenue un peu par hasard - le hasard dans ce genre de situation existe-t-il ? - correspondante de presse de son pays dans un « pays socialiste ami », comme on disait à l’époque, après 1948 et avant 1989. Ce pays aurait pu être la Tchécoslovaquie. Faut-il s’en souvenir puisqu’il n’existe plus, peut-être parce que créé bien tard, et « contre nature » en 1918, associant deux peuples qui ne s’aiment toujours pas ? Le contact entre civilisations dont le récit suit aurait pu tout aussi bien se passer ailleurs, à l’époque, de la Hongrie à la Chine, puisqu’il n’existait d’ici à là qu’un grand pays, le camp socialiste. Socialiste ! Quel dommage d’avoir à rappeler ce mot constamment utilisé à contresens et dans tous les sens, quand certains persistent en France à défier le sens commun, le « bon sens », sans même parvenir à savoir ce qu’ils veulent dire (au lieu de défier, j’avais écrit spontanément braver, mais...).
Un frais matin d’hiver, quand la neige est partout et surtout quand les brumes de la Vltava - ou de toute autre rivière -, sont si denses que l’on n’y voit rien à cinq pas, la voisine émergea de ce coton et, d’une voie douce mais ferme, réprimanda la jeune femme. - Comment, Rachida (le nom a été changé, selon les préceptes bien-pensants de la presse française actuelle, hérités des temps du socialisme vivant où il valait mieux ne jamais dire son nom), comment se fait-il que tu reçoives tous les soirs ce Farid qui travaille on ne sait où (mon œil !) avant qu’il ne reparte dans sa voiture dont j’ignore le numéro (mon œil !) sans se cacher, aux alentours de minuit, l’heure où je sors mon chien avant d’aller dormir (jamais avant, faut bien que je l’attende). Cela pendant que ton mari est en voyage d’affaires au Koweit ou à Doha. - Ah bon ? Il m’avait dit qu’il était à Abou Dhabi.
Rachida ajouta : - Mais avec Farid nous travaillons (mon œil) tous les soirs tard pour donner les dernières nouvelles à nos journaux respectifs. - Rachida, voyons, tu sais bien qu’il ne se passe rien de mal sous le socialisme et que tout ce qui se produit de bien se trouve déjà dans les bulletins de l’agence officielle ! - Sans doute (mon œil), répondit Rachida, mais nous devons être professionnels et on ne sait jamais. - Professionnels ? Mais en ce cas pourquoi ne travaillez-vous pas dans le bureau de l’un ou de l’autre, jusqu’à la fin des heures légales ? - Tu n’y penses pas, répondit Rachida (sous le socialisme, on se tutoyait, même les professeurs les étudiants dans les universités), comment pourrions-nous, en présence des secrétaires traductrices qui sont là en permanence (à ne rien faire, cela dit...) puisqu’elles attendent pour partir la fin des heures légales ?
La voisine reprit : - Mais enfin, Rachida, ces secrétaires sont tenues au secret, comme leur nom l’indique (mon œil, c’est plutôt indicatrices qu’il faudrait dire...). Elles fermeraient les yeux... - C’est que c’est plus commode après les heures de bureau, tu comprends (et puis avec le système d’écoutes qui s’y trouve, tu penses bien, voisine, que dès que j’éternue l’écouteur dit à vos souhaits...). - Oh, je sais bien ce que vous pensez, vous autres, dans les pays capitalistes et chez leurs valets, reprit la voisine (si tu t’imagines que ta maison n’est pas truffée de micros, c’est que vraiment... !). - Mais non, je ne pense rien de tel, reprit Rachida (je sais bien que c’est toi qui tiens le bout des micros de ma maison...), simplement nous ne faisons rien de mal. - Justement, c’est bien cela qui me surprend, que vous pensiez ne faire rien de mal, malgré les apparences, déclara la voisine dans un accès de sincérité imprévu.
Rachida sourit, un peu moqueuse : - Quelles apparences ? Tu n’as aucune crainte à avoir. Dans nos pays, notre religion nous permet de prendre des « maris de voyage » - ça s’appelle mahram -, quand les conditions l’exigent, en particulier pour aller pèleriner à La Mecque. - Mais ici tu n’es pas à la Mecque, reprit avec bon sens la voisine (et en plus, si c’est ça un pèlerinage religieux...). - Ça ne change rien à l’affaire, reprit Rachida. Tu n’as qu’à aller voir sur ce site internet (cliquer ici) c’est bien expliqué. Je te donne un exemple : ‘Abd Allah Ibn ‘Amr Ibn Al-‘Âs rapporte que le Prophète (salallahu ‘alayhi wasalam - je ne traduis pas pour ne pas offenser ta conscience socialiste) a dit : « La femme ne peut voyager deux jours sans son mari ou un Mahram. » (Ibn Khuzaymah). Un mahram c’est quoi ? Je te donne un autre exemple : Abû Hurayrah rapporte que le Messager d’Allah (salallahu ‘alayhi wasalam - voir plus haut) a dit : « Il n’est pas permis à la femme musulmane de voyager d’une distance [parcourue] en une nuit sans un homme qui lui soit interdit [au mariage]. » (Muslim : 1339). Cela fait deux ans que je suis ici par nécessité ! Si Farid ne vient pas me protéger, qui le fera ? - Mais Farid n’est ni ton mari, ni ton fils, ni ton frère, ni ton père, et tu n’as pas besoin d’être protégée dans notre pays socialiste..., objecta la voisine. - C’est vrai (il y a des équipes entières qui s’en chargent, de me surveiller - pardon, protéger...), répondit Rachida. Mais j’ai absolument besoin d’un homme ! Je suis ici par nécessité. Je n’ai pas le droit de vivre seule sans un mahram !
La voisine, désarçonnée : - Mais tu prends des risques. -Pas du tout, répondit Rachida. Il suffit que mon mahram me soit interdit au mariage. Le Prophète (salallahu... voir plus haut) dit bien « au mariage » ! Je ne risque rien, je suis déjà mariée et toute ma famille sait bien que je suis ici pour deux ans encore ! La voisine osa demander : - Alors tu n’es pas une femme adultère ? - Pas le moins du monde ! D’ailleurs, chez nous, les femmes adultères sont enterrées jusqu’au cou dans la terre et on leur jette tellement de cailloux au visage que... Et s’il fallait lapider toutes les femmes avec mahram, il faudrait beaucoup de cailloux.
Pendant cet échange étonnamment intime, le brouillard intense avait commencé à se dissiper. Les deux femmes découvrirent ensemble que le voisinage restant pouvait désormais avoir des chances de les apercevoir. Elles prirent soudain conscience qu’elles seraient certainement soupçonnées des pires turpitudes (personnelles) et trahisons (politiques), voire dénoncées, elles qui ne s’étaient jamais parlé depuis deux ans qu’elles voisinaient. Elles retournèrent prestement se réchauffer chez elles. Rachida s’était bien amusée. La voisine ne put s’empêcher la nuit suivante, après minuit, de repenser à la conversation du matin. Elle avait à sa disposition depuis longtemps et l’envie de partir et le mahram. Seule manquait l’autorisation de voyage. Bien qu’elle en repoussât violemment l’idée, elle se prit à penser que, peut-être, si elle se convertissait... Mais elle n’eut pas à se résoudre à cette extrémité : le Mur s’était écroulé entre temps.
Cassandre (p.gentelle@wanadoo.fr)
