Nous vous proposons un compte-rendu collectif de l’intervention de Michael Davie, géographe à l’Université François Rabelais de Tours et chercheur associé à Paris-IV-Sorbonne, autour de la thématique de la fragmentation des identités et des espaces à Beyrouth dans un contexte de mondialisation. Un premier café-géo pour la Plage, qui donne envie de réitérer ! [1]
Introduction
Afin de situer son intervention, Michael Davie nous propose un rappel géographique et démographique. Créé en 1920, le Liban est un pays aux identités et aux territoires qui varient au fil du temps. La population totale fluctue de 1,5 à 3,5 millions d’habitants, la ville de Beyrouth en accueille au moins 1,5 - le dernier recensement ayant été fait par les Français en 1932, il ne faut pas trop se fier aux évaluations.
Le Liban a été inventé par et pour les intérêts stratégiques français : les frontières ont été imposées, dans un processus colonial classique, à des citoyens qui ne se définissaient pas « Libanais » et n’acceptaient pas ces frontières exogènes. De plus, la France a décidé dès le début de miser sur l’aspect communautaire/religieux : la laïcité tant vantée par la France aux quatre coins du monde n’a pas été importée au Liban. Au contraire, c’est une « symbiose hypocrite » entre politique et religion qui a été mise en place, qui ferme la porte à l’idée de Nation, puisque les citoyens libanais ont du fixer leurs nouvelles identités sur des bases religieuses (construction du gouvernement en fonction de l’effectif par communauté, légère majorité chrétienne maronite donc le premier Président est Maronite).
Après ce rapide historique sur les différentes phases de la construction libanaise, l’intervenant s’est attaché à développer son discours autour de la question identitaire. Différentes cartes projetées (cf. présentation PPT ci-dessus) mettent l’accent sur la mosaïque des groupes religieux au Liban. Cette fragmentation entraîne une territorialisation des espaces qui met en évidence les identités émergentes.
Qu’est-ce qu’un Libanais ? Qu’est-ce que le Liban ? Telles sont les question que nous pose M. Davie. L’image véhiculée en Europe, qui assimile souvent les Libanais à des personnes riches et bien ancrées dans la mondialisation, date de la période des Trente Glorieuses beyrouthines, lorsque le port et la Bourse de Beyrouth resplendissaient mondialement (de cette période subsiste d’ailleurs aujourd’hui une certaine « nostalgie de la prospérité », qui définit en négatif l’identité libanaise).
Après cette période faste, la guerre civile éclate et coupe la ville en deux. Les identités se territorialisent fortement : à l’est, les Chrétiens, à l’ouest les Musulmans. La société entre dans un mode de reproduction basé sur la religion et non sur les compétences humaines. M. Davie remarque avec pertinence que de ce modèle émerge une identité commune, mais non revendiquée, entre les deux parties de la ville : celle de la quête de l’argent, de l’accès au capitalisme et au libéralisme, qui devient le moteur des deux communautés.
La crise identitaire se manifeste notamment par un jeu de « multi-identités » revendiquées, en fonction du marché ou des aléas du quotidien : les différents ressorts identitaires constituent autant de cartes dans les mains des Beyrouthins. Les individus n’ont pas d’identité fixe mais en utilisent plusieurs en fonction de leurs besoins de façon opportuniste. On remarque ainsi qu’aujourd’hui, des mosquées peuvent côtoyer des KFC, des femmes peuvent être en bikini sur la plage le matin, en tchador dans une manifestation du Hezbollah l’après-midi.
Une fois la guerre terminée, la reconstruction de la ville devient un enjeu important qui trouve des réponses peu valorisantes, comme la destruction du patrimoine beyrouthin (peut être le dernier espoir de construction identitaire commune ?). L’hyper-centre est totalement déconnecté du reste de la ville, l’ancrage identitaire a été détruit, la ville n’existe plus, les habitants ne s’y retrouvent pas.
On évoque alors le constat que si l’identité ne rassemble plus, les politiques mettent en place des clivages sociaux pour former des groupes entre les riches et les pauvres, ceux qui ont et ceux qui n’ont pas, ceux qui peuvent se rendre dans le centre-ville où les habitudes (et les prix !) sont très occidentales, et ceux qui restent dans les centralités excentrées, secondaires, de la ville.
En 2006, une nouvelle guerre éclate et entraîne un repli identitaire très fort sur des territoires de plus en plus petits. Les crispations identitaires s’expriment lors d’attentats et on observe une cristallisation de la violence autour d’hommes qui représentent internationalement des espaces communautaires. Le territoire national n’existe plus, chaque communauté a un espace discontinu, et l’enjeu des prochaines années sera le contrôle de ces espaces.
À l’heure de la mondialisation, et dans le contexte géopolitique et socio-économique libanais, de nombreux Libanais choisissent l’émigration, qui a deux conséquences : d’une part, une complexité croissante de l’identité ou des identités libanaises ; d’autre part, un repli communautaire de ceux qui n’ont pas la possibilité de partir, donc un clivage de plus en plus grand de la population entre les différents territoires et identités.
Conclusion
Pour conclure ce tableau, Michael Davie émet l’hypothèse d’une évolution plus générale (à l’échelle du Moyen-Orient) dont le phénomène libanais serait précurseur, avec un rapport très étroit entre repli identitaire et fragmentation spatiale.
Le café-géo se termine par un débat animé, notamment autour de la question de l’identité arabe libanaise. Michael Davie dit à ce propos que l’identité arabe au Liban se définit sur deux plans : par rapport à l’ensemble « culturel » arabe d’abord, mais aussi par rapport à la cause palestinienne.
Merci à Michael Davie d’avoir fait le déplacement depuis Tours et de nous avoir offert une brillante présentation, ainsi qu’à tous ceux qui sont venus l’écouter.
Compte rendu : Gwenaëlle Audren, Assaf Dahdah, Jérémy Garniaux et Laurence Pillant.
[1] Une version illustrée (photo et powerpoint) est consultable sur le site de la plage en cliquant ici.
