Playtime (1967) est sans doute le film le plus ambitieux de Jacques Tati (1908-1982). Pour ce film, le réalisateur avait construit dans les années soixante un immense studio reconstituant le quartier d’un Paris futuriste. Il devait dire, lors d’interviewes bien postérieures, qu’il lui aurait suffit de patienter quelques années... et de filmer à la Défense.
Pourtant, le quartier de Playtime n’est pas la Défense, trop aérée, aux architectures paradoxalement trop diverses, au béton parfois aussi présent que le verre : avec son architecture et son urbanisme strictement orthogonaux, ses grands parallélépipèdes de verre, le véritable héritier de la ville de Playtime est la ZAC Rive Gauche, à Paris, autour de la Bibliothèque de France. Et la vie qui commence à s’y installer semble confirmer les observations de Jacques Tati voici... trente-cinq ans !
Sur la rive gauche, en amont de la gare d’Austerlitz, s’étendait un immense quartier d’entrepôts. C’est là que la "Très grande Bibliothèque" décidée par François Mitterrand fut construite : quatre grandes tours de verre ouvertes comme des livres, à angles droits : verre, angles droits, voilà qui allait donner le "la" à tout le quartier destiné à entourer le Temple du savoir.
Avec ses rues au quadrillage orthogonal et son verre omniprésent, le quartier de la ZAC Rive gauche s’achève peu à peu. Pour tous ceux qui on vu Playtime ou qui vont le revoir cette semaine (sur Arte...), il n’est pas possible de traverser Tolbiac sans penser à ce film : le décor détruit après le tournage aurait-il ressucité entre la Seine et les voies ferrées ?
Même s’il se défendait de critiquer l’architecture moderne, Tati, on le sait, ne la présentait guère sous son jour le plus favorable : il préférait la campage ("Jour de fête") ou la banlieue de bric et de broc ("Mon oncle") aux quartiers pavillonnaires ou à l’architecture orthogonale et glacée qui nous occupe ici.
Mais, comme dans le film, la vie semble être la plus forte : dans Playtime, le lunaire Hulot et les habitants du Paris populaire transplantés dans le béton-verre réussissaient à pervertir le bel ordonancement orthogonal du quartier pour le transformer en joyeux bazar.
Ici, à Tolbiac, il n’y a sans doute pas de volonté machiavélique, d’un embrigadement urbain (de vie structurée par l’urbanisme et l’architecture comme dans une bonne moitié du film) : c’est sans doute au contraire le fait d’avoir tiré les leçons d’urbanisations désastreuses dans le passé qui laisse les chances d’une vraie vie urbaine dans ce quartier. Les rues sont de vraies rues [1], avec des logements et des bureaux en haut et des commerces en bas.
Une petite tournée des cafés flambant neuf permet de vérifier la transformation suggérée par Tati. Sur la rue neuve Tolbiac, deux établissements très différents : un bar-tabac et un pub. L’ambiance du bar-tabac est rigoureusement identique à celle de Paris ou de la proche banlieue ; le pub, lui, suggère plutôt l’évolution vers le quartier branché que confirment les péniches de café-concert installées sur le quai.
Les Cafés géographiques reviendront dans les prochaines semaines sur ce grand chantier du quartier Tolbiac, qu’il conviendrait donc de rebaptiser "Quartier Jacques Tati".
Site Tativille : http://www.tativille.com/
Le site du Quartier (par la SEMAPA) : http://www.parisrivegauche.com/
[1] avec un secteur piétonnier non négligeable, c’est LA différence avec le film
