Le mur est la peau de la ville et aussi la peau du pays. Tel fut pour moi le sens premier que j’associai d’emblée au caractère chinois cheng, que l’on m’apprit à dessiner à Pékin en 1959. Nombreux étaient ceux qui le savaient déjà, et seule la jeunesse pouvait justifier mon ignorance. Ce fut une révélation de découvrir que la muraille cheng qui entourait la ville cheng servait à la désigner et que la Grande Muraille, chang cheng, servait à définir le pays, tout au moins à signaler à chacun la limite à partir de laquelle on quittait le territoire chinois, ou bien on y pénétrait. Car l’idée de mur inclut sans exception un double sens : l’entrée et la sortie, ce qui revient au contrôle « absolu » de l’espace du soi. Sans trop vouloir filer la métaphore organiciste, mais enfin un peu quand même, la peau est la marque extrême qui définit l’individu tout autant qu’elle l’isole et le protège de l’environnement (l’environnement = tout ce qui n’est pas soi). Car, sans protection, il n’est pas de liberté d’être. Vive le mur ?
Mais la peau enferme aussi : c’est elle qui empêche que la cellule ne se répande dans tout l’organisme, c’est elle qui contient le cancer, tant qu’elle « tient ». Un mur, une forteresse, c’est à la fois le signe de l’individuation - je suis là, j’existe bien « dans mes murs » - et aussi le moyen de l’esclavage : le mur enferme les fous, les insoumis, les condamnés, les Palestiniens, les Soviétiques (rideau de fer), les Allemands « de l’est », les Juifs et quelques autres. Le mur implique le camp, qu’il s’agisse du camp soviétique, du camp de concentration, du camp militaire ou du camp de réfugiés. Il est le lieu où se marque l’opposition entre le désirable et l’indésirable. Il est la limite ténue où se situe une différenciation fondamentale de l’espace, la frontière, qu’elle soit visible ou invisible. À bas le mur ?
Tous les murs ont une même fonction évidente de protection et de signe de propriété, quand on s’est mis soi-même dedans. Tous les murs ont une fonction d’enfermement quand l’individu ou le peuple y sont mis par les autres. La signification du mur dépend entièrement du rôle que les sociétés lui font jouer, au point qu’il est l’un des « objets » préférés de la nature humaine dans ce qu’elle a d’animal. Sont mur les réverbères, gonds de portes, pneus de voiture alignés que le chien compisse soigneusement pour marquer son territoire. Sont mur les piquets qui entourent le jardinet des banlieues, les barbelés entre lesquels sont retenues les cloches des vaches dans les champs. Sont mur les clivages visibles entre communautés définies par leur religion (Londonderry), les ghettos de toute sorte, et aussi les clivages « invisibles » : places réservées aux Blancs dans les bus de l’apartheid, territoire peuplé de Kurdes, limites précises à l’intérieur desquelles se déplace la tribu nomade et plus encore les drailles sur lesquelles les chiens du berger ramènent les brebis qui s’égaillent... Mille et mille autres signes et pratiques montrent, partout dans le monde, que chaque être humain est environné de murs de toutes sortes dont il apprend toute sa vie à entrer et sortir. Ne peut-on donc se passer de murs ?
Car qui dit mur dit toujours porte. C’est par ses orifices que le corps humain exerce ses fonctions vitales et sa mise en relation avec ce qui l’environne, le « non soi » : il prend et il donne, il « incorpore » ou il expulse. C’est par les portes, fussent-elles garnies de herses, par les check-points, les villes-frontières, les ports (pores...) que passent les fonctions d’échange, tant que des règles établies entre individus ou entre nations sont respectées de part de d’autre, donc pacifiquement (sinon, il faut « faire le mur », même en creusant des souterrains, avec tous les risques que cela comporte). C’est par Yumen, la porte men de jade yu , que passaient dans les deux sens les caravanes de la route de la soie, dûment enregistrées, lors du franchissement de la Gande Muraille. C’est en passant sous un portique planté, seul, dans un paysage dépourvu de toute marque d’appropriation que l’empereur avait l’obligation rituelle d’« entrer » symboliquement sur le territoire sacré du mont Taishan pour effectuer les sacrifices propitiatoires nécessaires au renouvellement de son « mandat » d’intercesseur entre le Ciel et tout ce qui se trouvait dessous (de bon...), c’est-à-dire la Chine. Et la limite culturelle, le « mur » invisible entre la Fleur du Milieu, Zhong Hua et les « barbares des quatre orients » correspondait, au début de notre ère, aux coins laissés dans l’ombre de la projection du Ciel rond (le dais) inscrit dans et sur la Terre carrée. Ce qui en dit peut-être plus long qu’il n’y paraît, c’est qu’aujourd’hui encore Zhong Hua désigne la Chine dans l’expression République populaire de Chine. Le mur, signe indispensable ?
L’Homme ne cesse de construire des murs, même quand l’histoire lui a appris la relativité du rôle qu’il espère leur voir jouer. La Grande Muraille est devenue, en moins d’un siècle après son édification, une passoire et l’est restée depuis. L’un des premiers efforts de la civilisation chinoise a été d’endiguer les fleuves et de borner les champs. La digue, c’est un mur contre les vagues et contre l’inondation. Le « barrage contre le Pacifique », le mur de l’Atlantique, les vannes du Zuidersee et plus récemment les brise-lames anti-tsunami sont des murs contre les mouvements indésirables de l’eau. La « ligne » Maginot, la ligne Siegfried, la ligne Morice désignant le barrage algéro-tunisien et des centaines de lignes du même type sont des murs contre le mouvement « incontrôlé » des peuples. Alors, le mur, nécessité permanente ?
Sait-on assez que bien avant l’époque contemporaine dite de fragmentation de l’espace terrestre par des murs définissant des territoires, tout l’Ancien Monde fut parcouru presque sans solution de continuité par un immense mur qui séparait les peuples « civilisés » (et pour l’essentiel sédentarisés) des « barbares » (le plus souvent des nomades) ? De la Corée à l’Asie centrale, la Grande Muraille chinoise. En Asie centrale, chaque oasis était entourée de murs percés d’une ou deux portes (les Portes de Fer), depuis le lac Balkash jusqu’à la mer Caspienne. Ainsi Samarcande, entourée comme un oignon de quatre peaux successives, avait dressé un mur autour des champs irrigués, à la limite de la steppe, appelé sans équivoque Kampir Diwal (diwal = mur), sur les traces duquel je travaille en ce moment. Plus à l’ouest, Boukhara était protégée de même, et l’on peut voir encore en Turkménie des pans entiers des murs qui protégeaient l’oasis de Merv dans le désert du Karakum. Dans le coin sud-est de la mer Caspienne, le mur dit d’Alexandre - qui figure sur les bonnes cartes - a été construit par le pouvoir persan pour protéger ses paysans des razzias des nomades parthes. Au-delà vers l’ouest, on arrive vers les différentes formes que prit le limes qui entourait l’empire romain : mur de Dacie en Roumanie, garnisons de légions romaines en Hongrie (à Budapest même), murs et camps de légionnaires dans toute l’Allemagne actuelle et même jusqu’en Écosse, le mur d’Hadrien contre les « sauvages » des Highlands, soigneusement entretenu aujourd’hui comme « patrimoine mondial de l’humanité ».
Alors, aussi incroyable que cela paraisse, le mur partie intégrante du patrimoine de l’humanité ?
Il y aurait tant à dire sur les châteaux-forts, sur les « fortifs » qui entouraient Paris, sur les octrois immortalisés par les bâtiments de Ledoux, et même sur la Saline d’Arc-et-Senans et son mur délimitant un impressionnant territoire panoptique ! Et Marseille, ma ville natale, au Vieux port protégé par le fort Saint-Jean, prêt à tirer au canon vers un envahisseur extérieur, doublé par le fort Saint Nicolas, juste en face, dominant l’abbaye Saint-Victor, qui dirigeait une partie de ses canons vers la ville elle-même, lorsque Louis XIV trouva trop remuante cette ville récemment intégrée au royaume ? Il faudrait par ailleurs, a contrario, insister sur la marque de puissance qui consiste à détruire les murs, abattre les murailles, non pas par la sape ou par quelque autre moyen de stratège poliorcète, mais par orgueil. Sait-on que Paris, brillante capitale, fut toujours entouré de murailles (mur de Philippe-Auguste, mur des Fossés Jaunes, etc.) sauf pendant le règne de Louis XIV, soleil qui ne pouvait supporter l’idée d’avoir si près de lui une telle marque d’entrave, ou plutôt de manque de respect pour sa puissance ? Sait-on, en sens contraire, que le « rideau de fer » subsiste, intact et encore fonctionnel, entre l’Ouzbékistan et le Tadjikistan d’un côté et l’Afghanistan de l’autre, malgré la destruction du mur de Berlin, et que seuls les archéologues (et les militaires) peuvent le franchir pour aller travailler sur leur chantier, dans le no man’s land (encore une expression qui veut dire plus que le sens commun) ? Le mur, une expression du développement durable ?
Mieux encore, si c’est possible ! Quand on observe la manière dont l’empire romain s’y est pris non seulement pour se garder au nord des tribus instables, mais aussi à l’est et au sud, on peut se poser des questions. Le limes de Syrie constitué de places fortes qui se protégeaient l’une l’autre des incursions des cavaliers et qu’a si opportunément photographié l’abbé Poidebard du haut de son coucou militaire dans les années 1920 était une partie de l’ensemble dont on peut retrouver des traces en Libye ou en Tunisie, en Algérie à Lambèse et Timgad, voire jusqu’au sud de Rabat au Maroc. S’agissait-il toujours de se protéger des nomades ? Non, les grands nomades sahariens étaient bien trop loin et trop peu nombreux. S’agissait-il toujours de hordes des « invasions » barbares ? Non, il faut attendre la chute de l’empire pour que les plus emblématiques d’entre eux, selon moi, les Vandales, déferlent à travers l’Espagne jusqu’en (v)Andalousie, traversent le détroit puis repartent vers l’est pour aller s’installer sur les ruines de Carthage, d’où ils seront expulsés par le général byzantin Bélisaire. Alors, l’empire romain, c’était la civilisation, et la civilisation le mur ?
Sans doute, d’une certaine manière. Mais pourquoi donc cette civilisation et quelques autres - peut-être toutes ? - éprouvent-elles le besoin de s’enfermer derrière des murs ou d’y enfermer les autres ? Au point que, étrangement, on peut se demander de quel côté des barreaux se trouve la liberté.
Cassandre (p.gentelle@wanadoo.fr)
Nota bene : le lecteur qui s’intéresse à la question des murs pourra trouver sur le site Cybergeo, à la fin du mois de janvier 2009, un article assez long (60 000 signes environ) rédigé en 1995 et jamais publié faute d’avoir pu y effectuer une reconnaissance de terrain. Il s’agit d’un fait connu des spécialistes de la Chine mais peu diffusé : l’incroyable construction par la dynastie mandchoue des Qing d’une « Grande muraille de la mer » contre les « pirates » de l’amiral Koxinga, qui fonctionna pendant vingt ans, de 1662 à 1683, avant que l’île de Formose ne finisse pas devenir chinoise. Tous les habitants de la côte méridionale de la Chine, de la province du Zhejiang jusqu’à Canton, y compris les ports, sur plus de mille kilomètres de long, furent « exilés » vers l’intérieur des terres, repoussés au-delà d’un mur de terre et de briques renforcé de fortins espacés de quelques kilomètres. Cette manière d’enfermer l’empire derrière des murs, laissant la mer aux autres faute d’une marine assez puissante, était l’une des conséquences lointaines des édits des années 1420 qui mirent fin aux expéditions de l’amiral Zhenghe, et peut-être aussi, hypothèse, l’une des marques de la civilisation chinoise dans son incapacité à gérer sa « pulsion de mer » (titre de l’article).
