Quand le magazine Le Point [1] se pique de géographie avec un historien, cela donne une couverture en forme de suspense qui fait trembler les kiosques : et si, en France, les riches se cachaient ? Pour ce magazine, nous nous trompions devant l’évidence qui nous est imposée depuis l’élection d’un président de la République, ancien maire de Neuilly. Les beaux quartiers de Paris et les banlieues chics, pour reprendre le suspense du magazine, ne sont pas le « refuge » des riches. Surprise, donc.
Le Point publie une carte de « 158 repaires de riches ». En fait, 158 communes où la moyenne des revenus des plus riches foyers déclarant plus de 97 000 euros par an sont les plus élevées en France. On y a apprend, entre autres, que « les plus gros revenus » vivent, dans l’ordre pour les cinq premières communes ayant cette fameuse moyenne la plus forte, à Saint-Barthélémy (Antilles), Sainte-Marguerite (banlieue de Saint-Dié, 88), Rousset (Provence, 13), Saint-Pantaléon-de-Larche (banlieue de Brive, 19) et Dangé-Saint-Romain (dans l’ombre portée de Poitiers, 86). Et le tout à l’avenant... Comment peut-on publier une telle absurdité ? On est devant l’exemple même de ce qu’on apprend à ne pas faire en géographie : trouver des indicateurs qui ne veulent rien dire. Autant superposer le vote de gauche sur une carte géologique du calcaire, la carte du vote Le Pen en 2002 et celle du nuage de Tchernobyl.
Prenons le cas de Sainte-Marguerite dans l’ombre de notre bien-aimée « capitale de la géographie ». 2 300 habitants vivant dans une « ville » plusieurs fois détruite par les guerres, qui a su préserver son clocher du 13e siècle. « On ne le dirait pas, lit-on dans Le Point, mais Sainte-Marguerite fait exploser les stats ! Treize foyers fiscaux y ont déclaré en moyenne 1,2 million d’euros de revenus en 2006 ». Mais cette trouvaille n’est qu’un faux lapin. Rien n’indique qu’un « riche » déclarant ses impôts à Sainte-Marguerite y habite ! Certains géographes y connaissent au moins un de ses habitants travaillant à Paris dans le 8e arrondissement, habitant la très huppée rue du Faubourg-Saint-Honoré, non loin du palais de l’Elysée. Peut-être déclare-t-il ses revenus en Lorraine, mais il n’y est un habitant qu’intermittent. Sa famille est restée longtemps à Sainte-Marguerite mais lui gagne son pain à Paris.
Une enquête approfondie démonterait toute cette géographie des fortunes qui n’est pas celle des riches. Nous connaissons d’ailleurs d’autres planques de cadres supérieurs travaillant à Paris mais élevant des chevaux, entre autres, dans un écart communal du Midi de la France, peu accessible si ce n’est en 4X4. Ou encore des industriels très aisés, domiciliés en semaine avenue de la Grande-Armée, à un jet de pavés de l’Arc-de-Triomphe et déclarant leurs revenus dans un village de 400 habitants de la Somme.
Etre riche, ce n’est pas seulement se cacher dans une province reculée, en Auvergne, en Vendée ou partout ailleurs, c’est surtout habiter dans un lieu où l’entre-soi, le standing, les relations, les restaurants, les médecins, les avocats, les écoles sont à un niveau attendu qui n’est pas celui de Sainte-Marguerite, de Saint-Pantaléon-de-Larche ou même du charmant village de Rousset ! Quant à Saint-Barth, le lieu évoque plutôt le caractère louche d’un paradis fiscal... Le lieu de domiciliation et de déclaration des revenus est souvent, parce qu’on est riche, l’une des résidences et sans doute pas la résidence principale. Et si elle l’est, ces « résidents » sont souvent en voyages d’affaire ou en vacances dans d’autres résidences, y compris dans les beaux quartiers de Paris.
Le magazine montre d’ailleurs que certaines communes sont des banlieues chics de petites villes, sont des berceaux d’industrie familiale, est à l’origine de vastes fortunes. Il désigne des pilotes, des sportifs, des hommes d’affaires qui « se sont mis au vert ». Et il admet que certains châteaux, que des entreprises ou de grosses propriétés foncières puissent être sources de richesses. Mais il néglige le cas des villas de résidence estivale devenant des résidences principales à la retraite et qui ne peuvent pas créer d’effets de richesse puisque les habitants n’y séjournent qu’incidemment.
Peut-être conscient d’avoir publié une carte insignifiante, Le Point dresse une liste des « ghettos de riches », c’est-à-dire des « communes possédant les plus fortes concentrations, en pourcentage, de riches », soit des foyers dont les revenus excèdent 97 500 euros par an. Sur les cinq premiers « ghettos », trois sont domiciliés dans les Yvelines (Saint-Nom-la-Bretèche, Fourqueux, Feucherolles), un dans les Hauts-de-Seine (Neuilly) et un désigné comme le 7e arrondissement de Paris. Cette liste recadre un peu le propos sur une géographie de la richesse, puisque Neuilly déclare 6 383 foyers fiscaux qui déclarent à eux seuls 2 milliards d’euros en 2006.
En revenant sur la couverture du Point, « Où sont les riches ? », on répond : on le sait ! « Les surprises de notre enquête », elles s’avèrent être une porte ouverte. « Les villes et les villages où ils habitent », un étonnement de béotien. Quant au caquetage qui suit (« La vérité sur les hauts revenus », ou la mention d’un « livre-événement »), il vaut son pesant de pacotille en face d’une « vérité » promise et qui ne viendra pas. Géographes, au secours !
Gilles Fumey
Pour en savoir plus :
Le dossier du Point : http://www.lepoint.fr/html/les-rich...
Au secours, la lutte des classes revient à Paris ! Des bourgeois bohèmes à la ségrégation
[1] Le Point, n° 1898, 29 janvier 2009.
