À deux reprises en moins de trois mois, Wikipédia a attiré l’attention de nombreux médias, surtout anglophones. Le New York Times, The Guardian, mais aussi Le Monde, ont tous relayé deux événements qui ont marqué l’actualité récente de cette encyclopédie. À ces occasions, c’est non seulement la qualité de l’encyclopédie qui fut discutée, mais aussi sa spatialité. Wikipédia fut comparée à une ville, comme espace de rencontres et de libertés propice à la créativité. Il fut aussi question de sa mondialité, à savoir sa propension à produire et à diffuser des informations à l’échelle mondiale.
L’apprentissage de la liberté
En mars dernier, la sortie de The Wikipedia Revolution, l’un des premiers ouvrages approfondis sur la genèse et le fonctionnement de Wikipédia, connut un écho inattendu. La presse relaya volontiers l’éloge du fonctionnement de Wikipédia proposée par Andrew Lih [1], son auteur, par ailleurs reconnu pour son rôle au sein de la version anglaise de l’encyclopédie. Plus récemment, l’engouement de la presse pour Wikipédia se révéla plus ambigu, alors que Shane Fitzgerald, un étudiant irlandais [2], démontra que de nombreux journalistes utilisaient cette encyclopédie comme première source, malgré les erreurs qu’elle est susceptible de comporter. Une fausse citation qu’il avait insérée intentionnellement dans l’article consacré au compositeur Maurice Jarre [3], juste après sa mort, fut en effet reprise par des médias de renoms, dont The Guardian, BBC Music Magazine ou The Daily Mail. Évoquant une expérience dans le cadre d’un mémoire sur la mondialisation de l’information, cet étudiant de 22 ans se dit surpris, la diffusion ayant dépassé ses attentes.
Ces deux événements soulignent efficacement la force et la faiblesse de Wikipédia. En moins de dix ans, Wikipédia est devenu non seulement l’encyclopédie la plus consultée au Monde, mais aussi un des dix sites internet les plus fréquentés. Forte de son succès, elle est à présent exposée au regard des critiques les plus avisées, mais aussi à la manipulation ou au vandalisme. Son fonctionnement, qui autorise chacun à contribuer à son élaboration, a largement contribué à la richesse et à la diversité de son contenu. Néanmoins, ce même fonctionnement est aussi la cause des principaux reproches adressés à Wikipédia, accusée de renoncer à l’expertise au nom d’une supposée intelligence collective. Ces dernières années, nombreux sont ceux qui questionnent la capacité des amateurs à produire plus de sens que les experts, pour peu qu’ils aient la possibilité de collaborer. Plus ou moins nuancés, de Smart Mobs [Rheingold, 2002] à L’alchimie des multitudes [Pisani 2008] en passant par The Wisdom of Crowds [4] [Surowiecki, 2004], quelques ouvrages ont mis en exergue la pluralité des configurations ou des dispositifs qui confirment cette hypothèse, déjà initiée en 1994 par le philosophe Pierre Lévy [Lévy, 1994]. Les critiques et les doutes sont d’autant plus vifs que cette dynamique relève d’une analyse qui met peu à l’aise tant elle semble contre-intuitive.
C’est probablement ce que Shane Fitzgerald et avant lui Pierre Assouline (aidé de quelques-uns de ses étudiants de Sciences Po) [5] ont voulu dénoncer lorsqu’ils introduisirent sciemment des erreurs dans l’encyclopédie pour voir ce qu’il adviendrait. Enfonçant des portes ouvertes, ils annoncèrent ce qui était par ailleurs déjà parfaitement connu. « N’importe qui peut écrire n’importe quoi » [6] [Assouline, 2007]. Cela rappelle ce jeune âge lors duquel certains cassent des vitres, frappent un plus faible que soi, écrasent des fourmis ou arrachent les ailes de mouches pour éprouver leurs virtualités. Bien que ces comportements ne soient pas exceptionnels, ils sont généralement passagers. Leur intérêt, relativement limité, relève plus de l’apprentissage de la liberté et de l’altérité que de la méchanceté. Des vitres sont cassées, des enfants blessés, des fourmis et des mouches tuées, mais, globalement, ce ne sont généralement que des épiphénomènes qui participent d’une dynamique plus générale. C’est cette dynamique que Shane Fitzgerald n’a manifestement pas comprise. Rares sont ceux qui écrasent des fourmis toute leur vie !
La marginalité des incivilités autorise à penser que la liberté individuelle, malgré ses faiblesses, vaut plus que sa négation. Wikipédia repose sur cette conception et la démonstration de Shane Fitzgerald démontra finalement plus la faiblesse de journalistes, non anonymes et légitimes, que celle de Wikipédia et de ses contributeurs. Pour arriver à ses fins, ce qu’il s’est bien gardé de dire, Shane Fitzgerald a dû réitérer son acte à trois reprises, sa citation ayant été retirée systématiquement par d’autres utilisateurs. Précisément, il a ajouté sa citation imaginaire le 30 mars à 2h29 avec l’adresse IP 86.42.227.123. À 2h31, RayAYang, un contributeur enregistré, a inséré un encart type qui incite à ajouter une source. Cet encart précise que, si cela n’était pas fait, la citation serait supprimée. À 6h39, Nietzsche 2 ajoute des guillemets. À 11h51, Cosprings supprime la citation. À 14h13, Shane remet la citation, mais elle est plus courte. Il n’y a toujours pas de guillemet. Le 31 à 0h45, un contributeur non enregistré utilisant l’adresse IP 71.116.123.116 met des guillemets. À 15h07, Cospring supprime une seconde fois la citation. À 17h03, Shane remet la citation. À 17h09, Bongomatic la supprime définitivement [7]. Le 12 mai, à 19h17, Bearian bloque de surcroît l’adresse IP qui fut utilisée par Shane suite à la révélation de sa manipulation [8]. Finalement, la citation n’est pas restée plus de 35 heures sur Wikipédia. C’est lors de ce court laps de temps, dans l’urgence de leur mission, que des journalistes ont été abusés par l’imagination de cet étudiant.
Aussi, pour sa défense à l’égard de la famille de Maurice Jarre, Shane Fitzgerald précisa que la citation qu’il a inventée fut volontairement la plus réaliste et la plus neutre possible, afin de ne pas pervertir l’image du compositeur. Le plus surprenant, dès lors, n’est-il pas que cette citation fut tout de même supprimée aussi vite de Wikipédia, au sein d’un article pourtant peu sujet à controverse, alors que la presse n’a réagi qu’un mois plus tard, lorsque le trublion aura avoué son acte ? Au même titre que l’expérience des étudiants de Pierre Assouline, n’est-il pas surprenant que les uns comme les autres jugèrent utile d’ajouter des erreurs pour prouver que Wikipédia constitue un risque ? Pourquoi ne pas se contenter des erreurs déjà présentes ? Sont-elles si rares qu’il est plus simple de les produire intentionnellement ? N’est-il pas surprenant, aussi, que les exemples à charge de Wikipédia soient si peu variés, du journaliste accusé d’être impliqué dans l’assassinat de J.-F. Kennedy [9] à l’EPR de « quatrième génération » de Nicolas Sarkozy [10].
Autoriser « n’importe qui » à dire ou écrire anonymement « n’importe quoi » au nom de la liberté individuelle, n’est-ce pas un danger évident et une terrible illusion ? Les civilités suffisent-elles à assurer la coexistence de libertés individuelles autour d’intérêts communs ? C’est, finalement, bien de civilités dont il est question ! Le succès de Wikipédia repose essentiellement sur l’idée que les actes de vandalisme sont suffisamment rares pour ne pas remettre en cause la qualité de l’ensemble et plus encore la liberté de chacun à y contribuer. La qualité rédactionnelle est certes moins homogène que celle de l’Encyclopædia Britanica ou de l’Encyclopædia Universalis. Les articles sont généralement moins bien structurés et le propos moins cohérent, mais la qualité de Wikipédia est ailleurs. Wikipédia se distingue par la richesse, la diversité et l’actualité de son contenu. La capacité de l’encyclopédie à être mise à jour perpétuellement par ses usagers lui assure une diversité et une actualité sans commune mesure avec celle qui prévaut pour les encyclopédies papier, aussi prestigieuses soient-elles. Avec plus de 2 800 000 articles dans sa version anglaise et 800 000 dans sa version française, Wikipédia n’a pas d’équivalent [11]. Il ne s’agit pas tant d’un débat entre la quantité et la qualité, mais d’un débat sur la diversité et l’altérité.
L’encyclopédie, du papier à Internet
Finalement, les deux événements qui ont récemment le plus mobilisé autour de l’actualité de Wikipédia sont révélateurs d’autre chose. Andrew Lih et Shane Fitzgerald ont, selon des logiques diamétralement opposées, révélé l’incroyable capacité de Wikipédia à être un haut lieu de production de l’information encyclopédique. Ce qui distingue le plus Wikipédia de l’Encyclopaedia Britanica, ce n’est pas vraiment le nombre d’articles ou de collaborateurs, mais essentiellement l’espace de cette collaboration. Wikipédia est en effet tout à la fois une encyclopédie et le lieu de son élaboration, aussi immatériel soit-il. En proposant un dispositif qui permet à quiconque de proposer un article, de corriger une faute, de préciser une argumentation ou de reformuler un texte, Wikipédia exploite pleinement la capacité d’Internet à créer du contact où il y a de la distance. Le modèle de l’encyclopédie, avec Diderot et D’Alembert, s’est construit à la fin du XVIIIe siècle dans le prolongement de l’imprimerie. En son temps, l’imprimerie fut une technique de l’espace considérable, tant elle permit de diffuser plus massivement la connaissance sur de vastes étendues, réduisant la distance entre les espaces de production de la connaissance et ceux de son appropriation. En revanche, l’élaboration de son contenu fut contrainte par de nombreuses logiques directement tributaires de ce mode de fonctionnement. D’une part, une fois imprimé et plus encore diffusé, le texte n’était plus modifiable. Un arbitrage important fut dès lors nécessaire entre ce qui était susceptible d’être éphémère et ce qui l’était moins. D’autre part, l’impression ayant un coût, un volume et un poids, directement lié à la quantité de texte proposé, il fallait aussi hiérarchiser entre ce qui mérite d’être diffusé et ce qui le mérite moins. La liberté fut alors laissée aux auteurs de préjuger de ce qui intéresse les lecteurs potentiels.
Ces deux contraintes furent structurantes des encyclopédies jusqu’en 1993, lorsque Microsoft proposa de renoncer au papier pour le CD-ROM. Britannica refusa de collaborer avec un partenaire aussi imposant, le percevant comme un concurrent susceptible de remettre en cause son activité qui reposait essentiellement sur la vente d’ouvrages imprimés. Microsoft s’associa finalement avec Funk & Wagnalls, dont l’encyclopédie, nettement moins prestigieuse, allait fournir le contenu de ce qui allait devenir Encarta. La moindre qualité de cette encyclopédie ne doit donc pas à son support numérique, mais à la source des informations proposées initialement. Encarta impulsa néanmoins une telle dynamique que la majeure partie des encyclopédies, dont Britannica, finirent par proposer une version numérique. Le problème du volume occupé par l’encyclopédie, mais aussi de son coût (impression, transport et stockage), fut en grande partie résolu par le CD-ROM au cours de cette période, lors de laquelle le prix des encyclopédies les plus prestigieuses fut sensiblement divisé par 10. Les connaissances qualifiées d’encyclopédiques connurent alors une diffusion considérable, accrue une seconde fois par le changement de support.
Les années 1990 furent en cela celles de la migration progressive des encyclopédies sur CD-ROM puis sur DVD-ROM, les éditions rivalisant de contenus multimédias additionnels pour se distinguer (images, vidéo et audio). Une fois numérisées, ces encyclopédies avaient tout à gagner à profiter de la banalisation d’Internet sur la même période. La transition ne fut pourtant pas rapide. Les modèles économiques d’Internet étaient peu lisibles pour des entreprises habituées à vendre des objets matériels et l’inégal accès de la population à des connexions de qualité furent des obstacles à cette transition. Surtout, l’erreur consista à ne pas considérer pleinement la singularité d’Internet. À la différence du papier ou du CD-ROM, Internet n’est pas un simple support, mais un moyen de communication. Aussi, il permet non seulement de créer un contact entre le contenu de l’encyclopédie et ses usagers, mais aussi entre ses usagers et le contenu. Cette nuance, qui insiste sur la symétrie de la relation, est essentielle à la compréhension de Wikipédia, comme espace de consultation, mais aussi de coproduction. Elle est probablement la principale cause de ce qui bouleversa le plus les fondements mêmes du mode de production de la connaissance encyclopédique.
Un espace ouvert de coproduction
En se concentrant sur le mode de diffusion de l’encyclopédie, on omettait une autre spatialité essentielle : l’espace de l’élaboration de son contenu. Le passage du papier au CD-ROM n’est en effet pas comparable à celui qui s’opéra du CD-ROM à Internet. Cette deuxième étape est non seulement un saut quantitatif quant au moyen de la diffusion (encore moins de coûts, moins de place et plus de diffusion), mais aussi quant aux moyens de la production du contenu (nombre de collaborateurs, vitesse de l’interaction, fréquence de la mise à jour). Une fois l’encyclopédie sur Internet, rien ne dispensait en effet à ce que l’espace de sa diffusion soit aussi celui de sa production. Un espace potentiellement mondial, qui offrait une opportunité inédite de rassembler la connaissance à l’échelle du monde, en mobilisant les compétences, aussi infimes soient-elles, de millions de personnes.
Une fois l’encyclopédie mise en ligne, ses lecteurs, pour peu qu’ils y soient autorisés et qu’un dispositif technique le permette, devinrent potentiellement en mesure d’en modifier le texte. Le principal obstacle, dès lors, fut essentiellement culturel. C’est probablement la raison pour laquelle l’innovation émergea hors du champ initial de l’encyclopédie, comme ce fut le cas pour le CD-ROM. Et, contrairement à une idée largement répandue, la sollicitation d’experts n’est probablement pas le futur de Wikipédia. En revanche, elle est déjà son passé. En 2000, Jimmy Wales, le fondateur de Wikipédia, initia un projet d’encyclopédie appelé Nupédia. Cette encyclopédie disposait d’un comité scientifique qui validait les textes. Le processus, jugé beaucoup trop long par Jimmy Wales, incita son collaborateur Larry Sanger à proposer une adaptation du concept de wiki [12] à la production d’une encyclopédie. C’est en 2001 que Wikipédia fut alors lancé, en complément de Nupédia. Wikipédia avait vocation à assouplir le développement de textes avant soumission au comité scientifique de Nupédia. Le succès de Wikipédia fut tel, que ce qui était initialement prévu comme un « bac à sable » s’est finalement imposé comme un modèle plus efficace de production du contenu. Fin 2003, Nupédia fut abandonné au profit de Wikipédia, dont le succès n’a dès lors pas cessé de croître. Les projets initialement concurrents ou postérieurs à Wikipédia ne parvinrent pas à se distinguer suffisamment (GNUPedia, Citizendium, Scholarpedia, Digital Universe, Knol...). En mars dernier, Microsoft annonça qu’Encarta serait abandonné dès octobre 2009 [13]. En sus de ne pas parvenir à s’imposer, tous ces projets ont un autre point commun essentiel ; ils reposent sur l’expertise ou l’absence d’anonymat.
Urbanités
Le succès de Wikipédia est en cela surprenant, que ses usagers, pour la plupart simples lecteurs, semblent préférer son contenu, bien qu’il ne soit pas validé par des experts. Le fait qu’à ce jour, étudiants, journalistes ou même chercheurs utilisent ponctuellement Wikipédia malgré l’absence de certitudes quant à la validité du contenu n’est pourtant pas surprenant. Chacun a éprouvé l’usage de Wikipédia à l’épreuve de l’altérité et, globalement, en tire largement plus de profits que de préjudices. Les rares erreurs ne suffisent pas à dissuader la majorité de consulter une source inégalée d’information, qui se présente souvent comme une porte d’entrée vers d’autres sources. Aussi, Wikipédia n’a pas le monopole de l’erreur. Rapportées à la quantité d’informations proposées, les erreurs sont relativement rares. Aussi, la presse, mais aussi les revues scientifiques, se sont déjà elles aussi distinguées pour leur faiblesse ponctuelle à séparer le bon grain de l’ivraie. On se rappelle de l’affaire Sokal qui, en deçà du débat finalement fructueux qui s’en suivit, révéla la possibilité de publier un amas de non-sens dans la revue Social Text [14]. Loin de se limiter aux sciences sociales, l’actualité plus récente de la publication scientifique a dépassé la supercherie de Sokal, alors que les prestigieuses revues Science et The Lancet furent amenées à retirer des articles, les expériences ayant généralement été falsifiées ou inventées sous la pression du publish or perish [15].
Finalement, l’ambiguïté des comportements à l’égard de Wikipédia n’est pas sans rappeler celle qui prévaut pour la ville. L’une comme l’autre est l’objet de vives critiques malgré leur capacité à attirer de plus en plus de monde. L’une comme l’autre sont aussi de hauts lieux de l’interaction sociale. Cette analogie avec la ville fut précisément utilisée par Andrew Lih, dans The Wikipedia Revolution, lorsqu’il présente ce qui lui apparaît comme une qualité essentielle de Wikipédia : un habile mélange de visibilité et d’anonymat. Noham Cohen, journaliste du New York Times, en fit une élégante lecture, prolongeant plus encore cette analogie entre Wikipédia et la ville [16]. La capacité à s’y perdre par plaisir au fil du parcours, allant d’un attrait à un autre, la propension à découvrir ce que l’on n’attendait pas, la masse d’individus mobilisés, la tolérance et les civilités en vigueur, le partage des communs, la publicité de l’espace, l’expérience de l’altérité, l’autovisibilité, le relatif anonymat et, enfin, leur propension à repousser les conservatismes. C’est aussi par une analogie avec la ville que Andrew Lih explique que plus un article est populaire, moins il est probable qu’il soit victime de vandalisme. À l’image de la rue passante, plus sécurisée que la rue déserte, un article très sollicité est aussi un article habité par de nombreux individus qui en assure l’autoprotection. Comme la ville, Wikipédia apparaît tel un espace d’échanges intenses, de partages et d’interactions sociales, dont la diversité n’a d’égale que la quantité des réalités ainsi rassemblées. Un espace d’autant plus propice à l’innovation, qu’il assure aussi la vie privée de ses usagers, qui y trouvent un espace inédit de liberté et de créativité. « L’air de la ville rend libre » disait-on au Moyen Âge pour décrire cette découverte des prémisses d’un individu qui participe d’un tout qui le dépasse tout en restant singulier et dispensable.
Wikipédia et la ville partagent en effet tellement d’attributs, qu’ils questionnent sur la spatialité spécifique de Wikipédia, telle la city of bits de William Mitchell [Mitchell, 1993]. Cette forte analogie ne peut néanmoins dissuader d’en percevoir aussi les divergences. La ville, à la différence de Wikipédia, est non seulement un espace de l’interaction sociale, mais aussi un espace de l’existence corporelle, qui engage pleinement le corps et l’expérience de tous les sens. On peut vivre en ville, mais pas sur Wikipédia. Wikipédia, de par sa substance immatérielle, est l’espace d’une interaction singulière et partielle, qui ne répond que marginalement à la totalité du social. En cela, la ville est plus vitale. Elle recouvre des enjeux existentiels plus essentiels : se loger, se nourrir, se soigner ou se protéger. La ville est aussi un espace privilégié de la connaissance, accueillant la majeure partie des universités, musées ou bibliothèques, mais aussi des espaces publics, qui encouragent la rencontre avec l’altérité. Pourtant, cette propension à être un espace total n’est qu’apparente. La ville, pour fonctionner, s’articule avec une multitude d’autres espaces selon des logiques réticulaires qui participent pleinement de son intensité et de sa capacité à être aussi productive. Reliées au Monde, les villes s’assurent ainsi de faire converger en leur sein les ressources matérielles et immatérielles dont elles ont besoin. La ville, telle qu’elle est aujourd’hui, s’alimente d’une multitude de réalités distantes sans lesquelles elle serait tout autre. En particulier, l’information joue un rôle important, tant elle participe de l’identité et des représentations des habitants comme de la ville elle-même.
Mondialité
Déconnectées, les villes mourraient. Elles mourraient de faim, de soif et, si elles en avaient le temps, d’ignorance. D’où, cette étrange quête à se revendiquer d’un échelon supérieur. Saskia Sassen, dès 1991, puis le GaWC (Globalization and World Cities Study Group and Network) participèrent de cette tendance à hiérarchiser les villes selon l’intensité de leurs relations au Monde. Néanmoins, aussi divers et complexe que puissent être des indicateurs de la mondialité d’une ville, la ville n’est pas moins locale et localisée. La pluralité des villes qui se revendiquent d’une telle échelle rappelle qu’elles relèvent aussi d’une échelle inférieure. On peut certes, avec Olivier Dollfus, soutenir que la ville, sous forme d’archipel, est devenue l’espace mondial privilégié de l’humanité. Mais de là à dire qu’un habitant de Tokyo habite Londres, il y a un pas que nous ne franchirons pas. La mondialité, de ce point de vue, est celle de leur connexité.
Wikipédia entretient une relation tout à fait différente avec le Monde. Wikipédia n’est certes pas une ville, mais elle est pleinement mondiale. Plus encore, bien qu’inégalement fréquentée de par les contraintes socio-économiques de son usage, Wikipédia est virtuellement en relation avec l’ensemble de l’étendue terrestre. Les distances, au sein de Wikipédia, sont linguistiques et thématiques, l’erreur consistant à transposer abusivement l’espace linguistique et l’espace national. Il existe certes des recoupements, mais ils ne sont pas pertinents du point de vue des pratiques individuelles. Des francophones ou des anglophones peuvent respectivement alimenter les versions française ou anglaise de Wikipédia quel que soit le lieu où ils vivent par ailleurs. C’est précisément cette propriété d’Internet et par extension de Wikipédia qui rend cette encyclopédie si efficace. Au même titre que la ville œuvre à réduire la distance et à augmenter les potentiels d’interaction, Wikipédia réduit la distance entre tous ses usagers potentiels. Wikipédia est l’espace de cette interaction, il en est même le lieu, à savoir l’espace du contact qui rend possible la coproduction de l’encyclopédie par ses propres lecteurs.
Lieu réticulaire
Le faible intérêt de la géographie pour des spatialités de cette nature n’est pas sans rappeler ce dont la ville fut elle-même victime. De faible étendue et s’inscrivant dans une logique de dissociation avec son environnement biophysique, la ville fut longtemps négligée par les géographes, qui tardèrent à considérer sa spatialité singulière et ce en quoi elle devenait un espace considérable du social, tant elle rassemblait une part croissante des relations sociales, mobilisant un nombre croisant d’individus et d’objets les plus divers. Wikipédia, parmi d’autres lieux que l’on peut qualifier de réticulaires par opposition aux lieux territoriaux, connaît une négligence comparable. Au même titre que la ville attira l’attention de la sociologie avant celle de la géographie, avec l’École de Chicago, Henri Lefebvre, ou Manuel Castells, Wikipédia, comme encyclopédie, mais aussi comme haut lieu de l’interaction sociale, fait à présent l’objet d’une négligence comparable. Certes, la rupture est encore plus nette, le territoire n’étant plus l’entrée spatiale privilégiée. Mais est-ce à dire que l’espace se résume au territoire ? Les lieux réticulaires n’en sont pas moins des espaces, en cela qu’ils relient les individus, leur permettent de se synchroniser, de s’organiser, de produire, de s’informer ou de partager. Leur substance est immatérielle, l’interaction se limite à de l’information, excluant de fait trois des cinq sens, mais ces relations n’en sont pas moins réelles et elles occupent une place croissante de l’existence, des représentations et de l’identité des individus contemporains.
En ne questionnant pas cette spatialité spécifique, on s’interdit de comprendre précisément les modalités de cette interaction. Le bon fonctionnement de Wikipédia ne doit pas seulement à sa réticularité et à la quantité des individus qui y contribuent. Il dépend aussi d’une organisation, relativement complexe, qui se décompose en au moins cinq sous-espaces distincts. L’espace de l’article, l’espace de sa modification, l’espace de son passé, l’espace de sa discussion et l’espace de son administration. Ces cinq espaces, mobilisant des acteurs différents, ne sont pas non plus sans hiérarchie, l’administration étant réservée aux contributeurs qui, au regard de leur activité pour l’encyclopédie, ont été habilités par les autres contributeurs à avoir des droits privilégiés qui les autorisent à bloquer ponctuellement les modifications d’un article ou à bloquer un contributeur suspecté de vandalisme [17]. En cela, l’autovisibilité de l’encyclopédie autorise ses usagers à valoriser non pas les contributeurs en fonction de ce qu’ils sont, mais en fonction de ce qu’ils font, malgré l’anonymat. Sans les espaces de discussion, historique ou d’administration, Wikipédia ne tiendrait pas plus de quelques heures. C’est une habile interaction entre ces espaces qui organisent la coexistence et les modalités de l’interaction des usagers de l’encyclopédie. Le doute, s’il en est, quant à la spatialité réelle de Wikipédia, ne résiste pas à l’épreuve de l’action. Wikipédia change chaque instant de l’action de ses usagers. Or, inévitablement, l’action a lieu. Pour agir, il faut être en relation avec les réalités considérées, être en contact. Wikipédia est le lieu de cette action.
À l’épreuve de l’expertise
Forte de son succès, Wikipédia rencontre actuellement son défi le plus important. Encyclopédie, elle est aussi devenue un haut lieu d’intermédiation et de coproduction du sens. La récente valorisation de Wikipédia dans Google, qui place généralement les articles de cette encyclopédie parmi les premiers résultats, n’a fait qu’accroître sa centralité et sa visibilité. Les nombreuses tentatives de modification d’articles en la faveur d’entreprises, d’individus ou d’institutions témoignent parfaitement de l’enjeu, devenu stratégique, de maîtriser non seulement les espaces de la circulation de l’information, mais aussi de sa production. Souvent d’une maladresse parfois déconcertante, ceux qui souhaitent maîtriser la circulation de l’information et par continuité des représentations ne tarderont pas à apprendre les règles en vigueur sur Wikipédia pour rendre leur action plus efficiente. L’exemple le plus récent, révélé par Rue89 [18], est révélateur de la médiocrité dont sont capables des institutions ayant par ailleurs des compétences territoriales éprouvées. Le 10 février 2009, informée par des membres de l’UFR d’histoire de l’Université Paris IV, Rue89 soupçonna Alain Marleix, secrétaire d’État à l’Intérieur et aux Collectivités territoriales, d’être impliqué dans la transformation du poste de PRAG de sa fille, Laurence Saint-Gilles, née Marleix, en poste de Maître de conférences. Fin 2008, le ministère aurait décidé de transformer le poste qu’elle occupait en un poste de Maître de conférences, contre l’avis de la présidence de l’université. Mardi 3 mars, le conseil d’administration a bloqué la procédure, dans le respect des règles en vigueur, la sélection pour ce type de poste faisant généralement l’objet d’une concurrence importante entre de très nombreux candidats. Cet événement, révélateur d’une pratique d’autant plus critiquable qu’elle implique un haut fonctionnaire, figura sur la page de Wikipédia consacrée à Alain Marleix. Quel ne fut pas l’étonnement de contributeurs de Wikipédia lorsque la partie du texte relative à cet événement fut supprimée à six reprises par un usager non enregistré dont l’adresse IP [19] relevait du ministère de l’Intérieur. À ce jour, le texte est toujours présent [20], ce contributeur inexpérimenté n’étant pas parvenu à sa fin. Son comportement, si malhabile, n’a pas échappé à la vigilance d’autres contributeurs qui annulèrent systématiquement sa modification de l’article.
Au même titre que dans d’autres espaces, dont la ville, la discrétion n’est-elle pas réservée à ceux qui en maîtrisent le plus les codes ? Le plus grand danger, pour Wikipédia, ne viendra probablement pas des amateurs ou de quelques vandales, mais d’experts qui ne tarderont pas à en comprendre les subtilités, pour mieux les détourner. Wikipédia devait se protéger de l’amateurisme, à présent, elle devra se protéger de l’expertise ! En se familiarisant avec l’espace de Wikipédia, il n’y a pas de doute, les experts ne tarderont pas à être discrets. Dès lors, l’urbanité et la mondialité de Wikipédia vont être soumises à rude épreuve...
Références bibliographies
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Beaude Boris, « Internet, un lieu du Monde », in J. Lévy (dir.), L’invention du Monde, Presses de Sciences Po, Paris, 2008, pp. 111-131.
Claval Paul, La logique des villes : Essai d’urbanologie, Litec, Paris, 1981, 633 p.
Cohen Noam, Wikipedia Exploring Fact City, New York Times, 29 mars 2009.
Crovitz L. Gordon, Wikipedia’s Old-Fashioned Revolution, Wall Street Journal, 6 avril 2009.
Lévy Jacques, « Ville », in J. Lévy et M. Lussault (dir.), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Belin, Paris, 2004, pp. 988-991.
Lévy Pierre, L’intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace, La découverte, Paris, 1994, 246 p.
Mitchell William, City of Bits, MIT Press, Cambridge, 1993, 225 p.
Philips Jeremy, Everybody Knows Everything, Wall Street Journal, 18 mars 2009.
Pisani Francis, Comment le web change le monde : L’alchimie des multitudes, Village Mondial, Paris, 2008, 256 p.
Rheingold Howard, The Virtual Community, Simon & Schuster, London, 1992, 416 p.
Rheingold Howard, Smart Mobs : The Next Social Revolution, Perseus Books Group, 2002, 288p.
Surowiecki James, The Wisdom of Crowds. Why the Many Are Smarter Than the Few and How Collective Wisdom Shapes Business, Economies, Societies and Nations, Doubleday Books, 2004, 296 p.
[1] http://www.andrewlih.com/About_Me.html
[2] Le phénomène est tel, qu’une recherche sur « étudiant irlandais » dans Google renvoie à présent en grande partie à cet événement. http://www.google.fr/search?q=étudi... (les sept premiers résultat le 30 juin 2009).
[3] http://en.wikipedia.org/wiki/Mauric...
[4] Dont le sous-titre, « Why the Many Are Smarter Than the Few and How Collective Wisdom Shapes Business, Economies, Societies and Nations », est révélateur de la démarche de l’auteur. De James Surowiecki, Doubleday Books, 2004.
[5] La Révolution Wikipédia : Les encyclopédies vont-elles mourir ?, de Pierre Gourdin et al., Mille et une Nuits, 2007.
[6] Cette spécificité d’Internet n’est pas le propre de Wikipédia. Le 25 novembre 1999, Françoise Giroud s’alarmait dans le Nouvel observateur en affirmant qu’Internet est « un danger public puisque ouvert à n’importe qui pour dire n’importe quoi ».
[7] Toutes ces informations sont disponibles dans l’historique de la page de Maurice Jarre.
[8] Cette mesure est une précaution et un principe. Elle peut néanmoins être contournée très facilement. Elle pose aussi des problèmes, dès lors qu’une adresse IP n’est pas associée à une personne, mais à une machine ou à un réseau privé de machine (intranet).
[9] http://en.wikipedia.org/wiki/John_S...
[10] Des militants UMP auraient modifié l’article sur les EPR afin de mettre le texte en conformité avec l’erreur de Nicolas Sarkozy, alors candidat à la présidence de la République, lors du débat avec Ségolène Royal le 2 mai 2007. L’article a dû être momentanément fermé aux modifications par des administrateurs de Wikipédia, afin de mettre un terme aux modifications récurrentes de contributeurs. À cette occasion, Ségolène Royal s’est quant à elle largement trompée sur la part de l’énergie nucléaire de la France (17 % contre plus de 75%).
[11] Près de 100 000 articles pour l’Encyclopaedia Britanica et près de 30 000 pour l’Encylopaedia Universalis.
[12] Le wiki fut inventé dès 1995 par l’informaticien américain Ward Cunningham.
[13] http://encarta.msn.com/guide_page_F...
[14] http://socialtext.dukejournals.org/
[15] Les exemples les plus caractéristiques furent celui de Hwang Woo-suk sur les cellules souches (Sciences, 2005) ou celui de Jon Sudbø sur les anti-inflamatoires non stéroïdien (The Lancet, 2006). Dans les deux cas, la falsification s’avéra pourtant grossière a posteriori, l’expérience de Jon Sudbø ayant été réalisée sur 250 patients ayant tous la même date de naissance.
[16] http://www.nytimes.com/2009/03/29/w...
[17] Terme utilisé pour décrire les pratiques qui consistent à nuire sciemment à l’encyclopédie.
[18] Augustin Scalbert, Rue89, « Quand le ministère de l’Intérieur efface Rue89 de Wikipedia » (http://www.rue89.com/print/102575)
[19] Adresse qui permet d’identifier un ordinateur sur le réseau internet (Internet Protocol).
