
Le Monde daté du 14 août 2009. Une lettre d’un lecteur, Jean-Marie Baurens (Montpellier) évoquait Paris Plages comme « la crise du réel ». Cela tombait bien : à la mairie de Paris, on était en train de boucler le bilan 2009 de Paris-Plages, un « succès », comme il se doit. [1] s’excuse d’« oser un point de vue grassement provincial ». Il prend la précaution de dire qu’il vit dans « l’autre monde, celui qui [le] confine modestement ‘en région’ ». Il tient à le dire haut et fort : « Paris Plages, c’est de l’esbroufe ! » Pour la raison, dit-il, qu’une « vraie plage s’étale sur les bords des rivages maritimes ou lacustres engageants ; elle ne donne pas sur les quais suintants d’un fleuve réputé crasseux. (...) C’est comme pour les traders de haut vol de la finance internationale : on est dans la crise du réel ». Viennent ensuite les évocations de Courbet, peintre d’un Palavas qui aurait été un Eden littoral, et la dénonciation d’une « contrefaçon » paysagère dont Paris serait la reine, « créatrice de tous les ersatz du monde ; un jour, elle sera Paris Mont-Blanc, puis Paris-Canyon, au gré des trouvailles de ses maires successifs. Seule, à en croire parfois vos chroniques politiques, Paris-La jungle sera vraisemblable et n’aura point besoin de bananiers ».
Cette leçon de géographie venue du Sud, de la « vraie » France littorale, mérite qu’on s’y arrête. Car elle laisse songeur. Entre la plage peinte par Courbet et celles que nous vendent les dévoués offices du tourisme de Languedoc-Roussillon, qu’y a-t-il eu sinon une artificialisation du littoral ? Entre les bungalows sous les pins, les tentes au chant des cigales, les résidences Vacances et Euphorie, les centres naturistes et autres « ports Nature » qui portent si naturellement leur nom, la plage se limite à du sable qu’on va chercher dans les dunes pour alimenter le lido qu’une Méditerranée indisciplinée ne cesse de ronger. Le Languedoc-Roussillon littoral dont notre « provincial » assumé vante Le Bord de mer à Palavas de Courbet est devenu une gigantesque farce et attrape. Sur quels modèles les aménageurs des années soixante, suivez mon regard vers les géographes, ont-ils bâti leur plan de touristification ? Sur Venise pour la marina du Grau-du-Roi ? Sur Saint-Tropez pour les villages d’Argelès ou d’Agde (déjà très loin de la côte) ? Ou encore sur Miami, Fort Lauderdale, Jacksonville en Floride pour les sept stations du plan d’aménagement dont La Grande-Motte se voudrait le fleuron ?
Paris-Plages est ni plus ni moins bien Lyon-Plages, Saint-Quentin Plages, Noisy-le-Grand Plages et toutes les villes qui mettent du sable pour distraire les familles et les fanas du soleil. Là n’est pas la question. Paris-Plages n’est ici que l’alibi du mépris qu’ont de nombreux provinciaux, et pour lesquels tout ce qui se fait à Paris est forcément idiot, coûteux pour leurs impôts, superficiel et, injure suprême pour les plus racés : bobo. Ces tirades se mêlent souvent au chant des grillons du Sud de la France, en pays « cathare » ou « camisard » comme le veut l’histoire résistante à Paris et ses rois violents. Ces lazzis méprisants se lisent en Corse où revient chaque été, « au pays », une colonie corse francilienne plus nombreuse que les autochtones. On persifle aussi en Alsace où la ligne bleue des Vosges trace la barrière d’un autre monde : la langue d’un Strasbourgeois fourche vite s’il parle de la France « là bas », en pointant du doigt les ballons vosgiens. Chez les Ch’tis et leur capitale Bergues, nouvelle trouvaille territoriale de l’année 2008, le facteur glisse sans doute bien quelques gouailleries entre une Gambrinius de Béthune et deux barquettes de frites.
La « crise du réel » a donc bon dos. Puisque Jean-Marie Baurens est de Montpellier, nous visiterons avec lui les élégants quartiers Antigone de Ricardo Bofill, ses colonnades et ses statues grecques si vraies. Ils sont bien dans le réel d’une esthétique mussolinienne, pardon, méditerranéenne qui aurait fleuri sur la Via Domitia au début des années 1970. Mais nous irons au fond même de sa critique. Au nom de quoi « voir la mer » serait une nécessité de Parisiens qui auraient l’esprit superflu d’aller en vacances ? Inscrira-t-on dans la constitution de la Ve République un imprescriptible droit aux vacances et pour ceux qui veulent du sable, l’obligation de s’inscrire dans une « vraie » station littorale ? Pourquoi les Parisiens ne feraient-ils pas sur la Seine, en territoire « réel », même au bord de « quais suintants d’un fleuve réputé crasseux » sur lesquels pique-niquent, dansent et chantent des dizaines de milliers de badauds chaque jour, ce que le Languedoc a bâti, sur fonds publics, c’est-à-dire un littoral insalubre débarrassé de ses moustiques au DTT ? Tout cela pour un tourisme ex nihilo destiné à piéger dans les années 1970 ces visages pâles de l’Europe du Nord fuyant vers le paradis bétonné de la Costa Brava ? Et pendant que nous y sommes, ne devrions-nous pas clouer tous ces dévôts du bronzage et de la pseudo-baignade qui enterrent des piscines privées et singent avec des céramiques bleues le bel azur de la mer ? N’évoquons même pas les piscines parisiennes, notamment celle qui flottait jadis, horreur, sur un bateau amarré quai Anatole France. Et pourquoi Paris ne ferait-elle pas une station comme Lyon-Neige [2] sur la colline de Fourvière ? Où est l’artificialisation ? Où commence-t-elle ? Où s’arrête-t-elle ?
Chez de nombreux Français qui « osent un point de vue grassement provincial », elle commence et s’arrête évidemment à Paris. La plage, le Mont Blanc, les canyons et la jungle ne sont donc qu’un prétexte. La « crise du réel », c’est, en fait, pour une frange non négligeable de Français, une apnée d’antiparisianisme indispensable à leur bonne santé. Et les médias « nationaux » écrits à Paris sont à ce prix. Pour être lus dans les grasses prairies, les prés salés et les lagunes de l’Hexagone, il leur faut réserver un petit carré du journal où iront paître de temps à autre, dans l’herbe verdoyante des mauvaises idées d’un maire, cette race autodésignée des moutons noirs de la France profonde. Dans quelques années, entre deux musées où on leur apprendra que la jungle fut inventée par Kipling, le Mont-Blanc par Saussure et les canyons par Martel, ils viendront paître sous les bananiers de Paris La-jungle. Ils attendront leur tour dans un ski-dôme baptisé Paris Mont-Blanc installé en haut de la butte Montmartre. Rendons hommage à leur clairvoyance : en pagayant sur la Seine devenue rivière à saumons, ils goûteront la poésie des lasers dessinant sur les austères murailles du Louvre et du musée d’Orsay l’austère époque des canyons pour faire revivre la saga de la grotte Chauvet. La « crise du réel » sera enfin terminée. Et à Montpellier, on sera prêt pour la canonisation de Guy Debord.
Gilles Fumey
(Ce texte a paru dans une version courte sur Le Monde.fr)
On peut lire aussi : http://www.philippe-muray.com/extra... et pour philosopher, une critique de l’artifice (comme vérité de l’existence) et l’idée de nature (comme erreur et fantasme idéologique) : de Clément Rosset, L’anti-nature,PUF. (M. Giraud)
[1] Cet auteur languedocien a publié en 2003, chez Osmonde, Autant en emporte la France. Un livre très drôle sur les rencontres que fait une famille lors d’un tour de France. Et qui pointe les particularismes de caractère des Européens.
[2] Organisé par le Domaine les Trois-Vallées (Savoie).
