Il fallait prendre au mot notre chère Cassandre et son argument du désir, maître du Monde à l’occasion de cette copieuse rentrée cinématographique 2009 (Les regrets de C. Kahn, Memory of love de Wang Chao, etc.). Nous avons voulu l’explorer dans l’une des plus étanches et des plus compactes des sociétés du monde actuel : celle des Juifs ultra-orthodoxes de Jérusalem. Un peu comme l’avait traité Carlos Reygadas chez les Mennonites avec Lumière silencieuse et tant d’autres cinéastes en des lieux confinés : les prisons, les villages, les quartiers, les dictatures, les camps.
Ici, l’adultère est traité sur le mode de la tragédie sociale et individuelle à propos du désir d’un « fautif », Aaron (Zohar Strauss). Mea Shearim est un quartier qui reconstruit le monde des haredim à Jérusalem, les « craignants Dieu », hommes en noir et chemises blanches, redingotes et tephilim, larges chapeaux. Aaron y reprend la boucherie de son père. Mais le quartier va se dresser contre lui parce ce père modèle, étudiant à l’école talmudique, marié à Rivka (une superbe Tinkerbell) et dévoué auprès de ses quatre enfants, désire, tabou dans la religion juive, un bel étudiant de 22 ans, Ezri (Ran Danker) dans le besoin qui apprend son métier chez lui. Au sein de cette communauté très soudée et « solidaire » - d’autres diront totalitaire -, va se dresser un autre mur qui enferre Aaron dans sa culpabilité.
Le désir ne « mène » pas tout à fait la famille d’Aaron et le quartier - comme il mène le Monde chez Cassandre - mais le groupe va obtenir le départ d’Ezri.
Cette question du désir va orienter le jeune réalisateur israélien, Haim Tabakma né en 1975, à traiter l’espace comme un acteur à part entière du drame qui se joue. Même s’il s’agit d’un film sur le temps, filmé comme un art qui redonne au temps toute sa valeur, le film laisse aussi de « larges espaces pour pouvoir réfléchir et être partie prenante », comme l’a voulu Tabakma. Il joue sur les différents champs que la caméra peut capter : « Je pense à la scène où Aaron et Ezri se retrouvent seuls dans la boucherie. Un bus passe et dans le reflet on voit que, de l’autre trottoir, ils sont observés. Ce plan donne une idée assez précise de ce que c’est que vivre au sein de cette communauté, que d’être surveillé en permanence ».
Le principe communautaire, qu’il soit juif ou mennonite ou tout autre de ce type, est partout le même : il installe dans l’espace un groupe sur l’idée que l’autre n’est pas pur et qu’il faut s’en méfier, l’écarter. Le sens des prescriptions alimentaires dans cette région du monde comme en Inde est bâti sur ces principes d’exclusion. Ici, l’espace est fermé. La boucherie est cloisonnée et chaque espace y a une fonction. Ailleurs, c’est le regard de l’autre qui contrôle tout. Une forme de vidéosurveillance sociale oppressante qui canalise tous les débordements. Aaron et Ezri sont rarement seuls. Deux espaces jouent le rôle d’échappatoire : le lac et la terrasse. Le lac a une fonction rituelle : il aidera à l’éveil du désir et la fusion des corps. L’eau y sera celle du baptême de cette passion et, en finale, de la purification de la faute. La terrasse sera le lieu du désir aussi, les regards, le dessin, l’amour dans un environnement cosmique.
Le mur est, en réalité, à l’intérieur des personnages. C’est ainsi que l’espace est présenté tout en chromatisme. La mise en scène refuse le contrechamp pour établir la bonne distance par rapport au drame qui se joue, au trouble qu’Aaron, manieur de chair dans son travail, éprouve devant le corps d’Ezri. Mais le mur est aussi entre le sens que veulent donner les personnages à leur passion, leur complicité jusqu’à la table familiale, et ce qu’enseigne la Bible et le Sefer Hamitzvot, le Livre des prescriptions, de Maïmonide, poussant Aaron à se demander comment Dieu pourrait condamner ce qui lui arrive.
De la forme d’une sentence, « Tu n’aimeras point », Tabakman renverse la proposition qui rappelle Kubrick et son Eyes Wide Shut (1999). Ici avec Eyes Wide Open, l’autre titre du film, Tabakman ouvre les yeux des uns sur les autres. Il semble dire qu’aucun mur, fût-il celui d’un groupe religieux le plus farouchement fermé du monde depuis l’époque des Lumières, ne peut résister lorsque le désir veut l’abattre. Cassandre avait finalement raison.
Gilles Fumey
Sur Mea Shearim, Amos Gitaï avait déjà tourné « Kadosh » et ses rabbins.
Dans « Les Secrets », Avi Nesher traite la question de la sexualité entre femmes, dans le contexte d’une yeshiva (école talmudique), avec Fanny Ardant dans un grand rôle.
Sur Mea Shearim : très bonne description ici
