Dans quel monde un enfant devient-il adulte ? Dans quelles conditions décide-t-on de « devenir » géographe ? Cassandre ne peut en juger que par elle-même, à partir de son vécu : toute histoire personnelle est unique, même lorsque des biographies se ressemblent. D’où viennent les jeunes géographes, aujourd’hui ? De quel monde sont-ils issus ? Quels faits majeurs reconnaîtraient-ils comme marquants dans leur formation personnelle, professionnelle et citoyenne ? C’est avec curiosité - et sympathie a priori -, que Cassandre lirait des réponses à ces questions. Mais peut-être ne serait-on être tenté d’y répondre qu’à partir d’un certain âge, ou jamais ?
La lettre 100 a été choisie pour marquer une étape. Futilité ? Sans doute. Impudeur inutile ? Peut-être. Bof ! Les chiffres sont bons princes : ils s’accommodent de la sauce à laquelle on les arrange. Au bout de cent lettres, on se dit qu’ainsi faisant, on a voulu peut-être dire quelque chose, mais à qui ? On écrit toujours pour le trou noir où le public attend de s’esbaudir. En outre, qui donc écrit ? « D’où écris-tu ? », disait-on en novlangue « mai68 ». Dommage que la question soit depuis passée à la trappe : il y a bien des écrits dont on souhaiterait connaître l’auteur avant que sa nécrologie le panégyrise. Ou bien que, de son vivant, son talent nous manipule.
Quel fut le monde d’adultes auquel l’enfant Cassandre en train d’adolescer a été confronté ? Constatation pas très neuve : il lui paraît bien différent du monde actuel dans lequel d’autres jeunes grandissent et il lui paraît excellent d’avoir dans sa vie une seconde fille de dix-sept ans pour ne pas trop se trouver isolée dans les classes d’âge. Du monde pris par les deux bouts, l’un est-il pire que l’autre ? Ou tout simplement semblable à lui-même depuis l’Antiquité, sous des formes différentes, ce que Cassandre aurait tendance à croire tant le concept de guerre, qui l’a marquée, est aujourd’hui masqué mais plus que jamais virulent ? C’est Malraux, semble-t-il, qui s’étonnait un jour d’avoir connu dans une même vie à la fois le fiacre et un astronaute sur la lune. Un « progrès » ? Une « avancée » ? Ne pourrait-on détourner les mots d’Armstrong : « Un grand pas pour la technique ! Un tout petit pas pour l’être humain ? Même pas sûr ! ».
Si chacun pour sa part entreprenait un bilan du même ordre, quelles seraient les différences essentielles, les événements formateurs majeurs, d’une année sur l’autre et sur une durée de presque vingt ans ? Et ceci bien qu’une grande part de la formation se fasse hors de la conscience (je ne « suis » pas, je « crois » être). Sans oublier que, exactement dans le cours d’un même temps et sur les mêmes lieux, deux individus voisins, proches, voire frères, peuvent prendre des directions différentes, opposées, entrer en conflit avec leur milieu ou se couler dedans.
Née l’année où la Condition humaine obtint le prix Goncourt et Hitler la chancellerie du Reich - ce siècle avait trente-trois ans... allus.litt -, Cassandre tente l’exercice de choisir, pour quelques années de sa vie, les moments qui l’ont très fortement marquée, au point que sa mémoire en est encore impressionnée. Pourquoi « se » raconter ? Pour que chacun y voie clair sur l’auteur, qui pourrait éclairer l’œuvre. C’est tout. Quand on rencontre un collègue, un voisin, quand on lit les travaux d’un universitaire, les premières choses que l’on devrait apprendre de lui, bien avant les traits de caractère ou les appartenances, cela devrait être son curriculum vitæ. Le vrai, certainement pas cette parodie qui sert de masque, où l’on égrène les diplômes, les moindres notules publiées, les emplois tenus et le ridicule des hobbies. Non. Un résumé hyper-sélectif de ce que chacun pense avoir vécu, de ce qui a « fait date », pour lui. Car qui publie se place d’emblée dans le domaine public : il serait bon que le public sache qui est « ce » qui.
Dans cette lettre 100, tout commence à neuf ans et se termine à vingt-sept.
1942, 8 novembre. L’enfant est naïf, tendre, sensible. Gai, il aime la compagnie et n’aperçoit aucune différence entre les petits et les grands, les moches et les autres, les juifs et les arabes, ceux qui lui veulent du bien et ceux qui lui veulent du mal. Un gentil petit garçon, quoi, propret, docile (donc bon) élève, bien protégé de la vie réelle. Bruits inconnus : des avions virevoltent dans le ciel de Rabat, Maroc, dès l’aube. Les uns fuient, cocardes pétainistes aux ailes, les autres chassent. Les Américains ont débarqué à Casablanca. Convois interminables de chars, de GMC pleins de GI’s rigolards lançant à poignées chewing gums (premier mot d’anglais !) et chocolats (quel bonheur inconnu !) pendant des jours sur la grande avenue qui mène à Fès et au-delà. Découverte ahurie du frigidaire (nul ne savait encore que c’est une marque déposée de réfrigérateur) à la place des barres de glace qu’apportait chaque semaine la glacière à chevaux. La guerre, vue de loin, à l’abri, à la radio. Une « ambiance », mais pas plus. Stalingrad : et si les dix Panzer-divisionen des Boches battaient les chars des Rouges ? La peste contre le choléra, qu’ils s’entretuent, ricanent les adultes ! En « métropole », la guerre, c’est sévère : « Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves. Ici, nous, vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève... ». Curieux que les paroles de ce chant ne s’entendent pas ailleurs dans le monde, aujourd’hui surtout : « Ohé, les tueurs, à la balle ou au couteau, tuez vite ! Ohé, saboteur, attention à ton fardeau...dynamite ». Il faudrait faire apprendre par cœur tous les couplets aux élèves des collèges, des LEP et des ZEP, pour voir si cela les fait penser à quelque chose de contemporain, en plus de La princesse de Clèves. Résistant, partisan, terroriste (ETA, Iparetarrak, FLNC, Sinn Fein, Irgoun, Hamas, cent autres...) ? Qui détient la violence légitime ? L’État ? Quel État ? En septembre 2007, pour 160 000 soldats étatsuniens en Irak, 180 000 mercenaires « privés » déguisés en comptables et bureaucrates ! Imperturbable, Bouazza, le laitier, vient chaque matin à vélo depuis Salé, en montant la grande côte de la falaise du Bou Regreg, livrer un peu de lait rationné pour les trois frères de la famille. Luxe en cachette, toléré, puisque ses deux bidons bien visibles sont accrochés de chaque côté du guidon. La corruption commence au biberon.
1943, avril. Père officier de gendarmerie, AET Autun (voir Wikipédia). La DCA tonne la nuit au-dessus du square Bresson, à Alger. Des avions allemands passent dans le ciel. Danse des pinceaux de phares blancs bredouilles. Les adultes ont peur. Drôles de gens, les adultes... Juillet, débarquement américain en Sicile. Septembre, il Duce est destitué, l’Italie post-mussolienne redevient alliée de la France post-pétainiste, puis ennemie de l’Allemagne...Les États aussi versatiles que les peuples ?
1944, début septembre. Arrivée brutale à l’École préparatoire d’enfants de troupe d’Hammam Righa, près de Blida, Algérie, pour avoir réussi, sans rien savoir de sa destination, un examen passé en fin de CM2. Treillis militaire trop grand, rugueux, kaki. Béret de chasseur alpin. En rang par trois. Garde-à-vous ! Repos ! Interdit de pleurer. Nuits interminables de sanglots sous la couverture. Ton père t’a mis là « pour ton bien » et de bonnes études si vous deveniez trop vite orphelins. C’est clair, au moins ! Fin octobre, même lieu. Chahut de potaches, punition collective : un sur dix crâne rasé, « décimation ». Défi : un crâne rasé de plus, hors quota... « on te la fera baisser, ta sale caboche ! ». 11 novembre : défilé au pas, 120 par minute en rang par six, musique derrière nous et non en tête - nos pas sont trop courts - dans les rues d’Alger et retour de nuit à l’école, dans la montagne, mal de camion, trop revu la famille et mangé de chocolat.
1945, 8 mai, même lieu, couvre-feu intégral, fusils-mitrailleurs aux fenêtres. Massacres de Sétif. Peur d’un soulèvement en masse. Pourquoi les Algériens veulent-ils gâcher « notre » victoire contre les sales Boches ? On n’a pas encore inventé le mot Nazis pour dire la même chose. Septembre, embarquement à Alger sur l’aviso Jeanne d’Arc. Ne jamais plus regarder un bateau larguer ses amarres, un train son quai, une femme ou un homme sa maison, cela brouille les yeux trop longtemps. Débarquement à Toulon juste à côté du cuirassé Strasbourg, sabordé en novembre 1942, gisant de travers, les canons sciés à ras. Image puissante. Les yeux humides de tout l’équipage et des onze jeunes embarqués. Forte émotion nationaliste. Mort à Darlan (déjà fait), mort à Pétain, mort aux collabos (ils reviendront bientôt dans les berlines du nouveau pouvoir). Trois jours de train de marchandises (oui, trois) pour atteindre le Prytanée militaire de La Flèche, dans la Sarthe, ex-collège royal et jésuite de 1603 (pour « instruire la jeunesse et la rendre amoureuse des sciences, de l’honneur et de la vertu, pour être capable de servir au public ... », a écrit Henri IV). Militarisé en 1762, napoléonisé en 1808 par transfert de Saint-Cyr, lycée militaire avec 99,2 % de réussite au bac en 2009 et « seulement » 74 % de mentions, tenue de drap bleu, képi, clairon au réveil, appel déchirant pour l’extinction des feux. Cafard monstre et durable, malgré les rires et les copains.
1946. Rien, sinon apprendre et obéir. Faim fréquente, tickets de rationnement pour trois ans encore. Du nouveau : primo-infection, trois mois d’hosto, découverte de la suralimentation (miam), du ping-pong et du pouvoir érotique des infirmières (jeunes). Juillet : Bordeaux-Casablanca en cinq jours et quatre nuits, dans la cale avant d’un moutonnier. Vomissures dans un tangage permanent, mélange horrible d’odeurs de fioul, de suint et de remugles de vomi jamais plus senti nulle part ailleurs, même à Oulan Bator en 1959 après une beuverie à la vodka avec des bergers mongols. Revu les parents après dix mois de pension. Mère inconsolable. Fils petite boule de fer pleine de pleurs mais œil barricadé définitif.
1947. Rien, ou plutôt même chose que 1946. Vers mai : grande fulgurance en pleine grand-messe des élèves dans « notre » église Saint-Louis (crâne de Descartes, cœurs d’Henri IV et Marie de Médicis !) derrière un pilier (sic) et devant le jeune jésuite instructeur de l’époque, qui vient de mourir en 2009 : Dieu n’existe pas. « Il » ne réapparaîtra jamais. En juillet : père désigné pour aller casser du Viet en Indochine. Peur intense. Décision différée pour cause de trois enfants en bas-âge.
1948. Rien, sinon la pension et le dressage militaire. Ignorance totale des « grands » événements : « coup » de Prague en février et « suicide » de Masaryk, blocus de Berlin en juin, GATT, apartheid, assassinat de Gandhi, première guerre israélo-arabe, rupture Tito-Staline... quelle année ! Rebellion en croissance. Cassé des vitres, vrai loubard enragé. Il paraît que les Américains vont re-débarquer (Plan Marshall). On nous répète d’avoir peur des Russes. Toujours avoir peur...
1949. Ras le bol, révolte violente. Retour au Maroc. La chaleur, le vélo, la plage, le sport, les filles (angoisse autant que désir). Football, découverte de l’aviron, skiff, quatre de couple sans barreur, huit barré en pointe. Accessoirement, le lycée. Objectif : la moyenne. Vacances en Corse, passeggiata sur le cours Napoléon - trottoir de droite - un rang de garçons, un rang de filles, les cousines et amies sur le rang de devant, sait-on jamais ? Mère heureuse de retrouver sa famille. Pleurs collectifs des tantes sur la mémoire de leurs trois frères tués par les Boches (sic) entre 1916 et 1919. Ignorance continue des grands événements : OTAN en avril, 1984 d’Orwell, première bombe A soviétique, Mao prend le pouvoir à Pékin ... Absence totale de politisation, de regard vers le monde et d’intérêt pour les études : vie coloniale, vie d’expat, quoi !
1950. Toujours à Rabat. Vélo, plage, sport, filles. Objectif au lycée, la moyenne suivant le principe antique : doucement le matin, pas trop vite le soir. Juillet : début de la guerre de Corée. Inquiétude intense. Du nouveau : découverte des bidonvilles, des médinas et du bousbir, le quartier à l’accès réservé aux troupes coloniales visitant les péripatéticiennes arabes, juste au-delà des remparts de la coquette ville française, à proximité des Oudaïas, avec Bouazza comme guide. Le monde commence à prendre de l’intérêt : le moteur du changement est la justice, à partir de la constatation observée des effets évidents de l’injustice. Résultat : conflit ouvert avec le prof de philo qui, malgré le contexte de l’époque et du lieu, grandiloque liberté, ventriloque égalité, soliloque fraternité. Pauvre idéo-loque. Ne veut rien voir à ses pieds (le nez dans les étoiles...). Refuse d’aller avec ses élèves - la moitié de copains marocains nationalistes - rendre visite aux meskin, les pauvres qu’il colloque « libres » et « égaux » bien qu’objets des soins constants de la police de la « fraternité ».
1951. Rabat toujours, propédeutique, nul ne dit (ou ne sait) qu’existe un truc nommé normale sup. La guerre de Corée va mal. Menace explicite de Mac Arthur, la guerre contre Pékin. Angoisse. Préparatifs des parents pour émigrer en Amérique du Sud. Ça passe en avril, Mac Arthur est limogé, merci Truman. Juillet : grand périple de 45 jours en Chrysler 1935 par Mostaganem, Oran, Bou Saada, Biskra, Timgad, Batna, Constantine, Bône, Tabarka, Tunis, Carthage, Bizerte chez une sœur de la mère. Au retour, père à nouveau désigné pour le Vietnam, dirigera en second la Légion de gendarmerie de Saigon jusqu’en 1953. S’il se fait tuer, il va falloir gagner la croûte de la famille, donc penser à l’éventualité de faire des études supérieures. Découverte, grâce à un prof de français de génie, Gabriel Germain (Épictète, Odyssée), de Ferdousi, Hafez, Saadi, Nezami, Rumi, Khayyam... : comment peut-on être persan et poète à la fois ? Les colons et fonctionnaires de l’entourage familial, incrédules, auxquels le fait est rapporté, ajoutent : musulman et civilisé ?
1952, septembre, arrivée à Paris. Sorbonne histoire + géo géné + première année de Sciences Po. Hobbes et Locke en hors-d’œuvres, Machiavel, More, Hume, Vico, Kant, Grotius, Pareto, Mill, Leibniz, Spinoza, Hegel, Marx, vingt autres ... holà, rien que des étrangers ? On m’avait pas dit... Rousseau, Montesquieu, Tocqueville quand même et... Georges Sorel. Choc culturel monstrueux, regard des « parisiens » entre ironie et dérision, des condisiples de bonne famille spécialistes de la compassion infériorisante. Bouseux, boursier, Cité universitaire (Maison du Maroc !). Pauvreté totale, sauf le toit assuré et les tickets-resto. Isolement. Ignorance encyclopédique. Décision : « tout » apprendre, en silence ! Faire vite, du mieux possible, de la géo et rien d’autre, mais une géo vue large, agreg comme Graal mais une fois une seule, pour voir ; CNRS rêvutopie ; liberté et grands espaces à tout prix.
1953. Paris. 5 mars, mort de Staline, et juin, révolte à Berlin : indifférence. Certificat d’histoire de la colonisation à la Sorbonne avec Charles-André Julien. Géopolitique de la faim, de Josué de Castro, FAO, préface de Max Sorre et Pearl Buck ! En août, camping sur la plage de Skhirat. Destitution du sultan Mohammed V, exilé à Madagascar. Colère. Première photo prise par les flics de deux jeunes « Blancs » manifestant - stupeur - dans les rues de Rabat avec les « Arabes » (l’autre « Blanc », c’est Paul Pascon, futur sociologue marocain, salut Paul !). Ce ne sera pas la dernière.
1954, 7 mai. Bien Bien Phu. Mort de deux copains d’enfance, dont l’un du prytanée, pilote d’hélicoptère, et un autre sous-lieutenant de la Légion. 21 ans ! Rage froide contre... contre qui, au fait ? On hurle contre le colonialisme, en fait contre notre temps. Juin : licence de géo. Juillet : Accords de Genève ! Mendès France : bien plus qu’un rad-soc, un homme véritable, enfin (le seul député de gauche à avoir voté contre les jeux Olympiques de Berlin, en juillet 1936, pendant le Front populaire, sic !). 1er novembre : soulèvement des nationalistes algériens. Espoir de négociation, vite déçu. La guerre, donc. Encore. 12 novembre : « L’Algérie, c’est la France », clame François Mitterrand. Ah bon ? Courtisan, courte vue... Hélas, hélas, Mendès France dit la même chose... Y a vraiment plus que le PCF ? Octobre-décembre, enquête solitaire à moto dans l’Anti-Atlas marocain, jusqu’aux portes du Sahara. Des dizaines de noms qui chantent, petits souks perdus dans la montagne au sud d’une ligne Ouarzazate-Agadir. L’accueil, glacial ici, chaleureux là. Je suis chez moi chez « eux ». Bonheur. « Eux » hésitent, jaugent, mais laissent passer.
1955. Bandoeng : y aurait-il et y aura-t-il un Tiers monde ? Une chance ? Mai : Adhésion résignée au seul parti opposé à la répression en Algérie et à la colonisation, le PCF. Adhésion fondée sur la faim de justice comme fondement de la liberté - l’égalité, ça n’existe pas ; la fraternité c’est bon pour Fourier -. Contresens ? Peut-être, mais pas total. Novembre : Edgar Faure rétablit Mohammed V sur son trône. Youpi ! En route pour la décolonisation et la fin d’une injustice. Octobre-décembre : deuxième enquête à moto pour le diplôme d’études supérieures (devenu maîtrise puis rien du tout), un rapport principal de géo humaine, Les souks ruraux de l’Anti-Atlas occidental (dir. Jean Dresch), une annexe de géo physique, L’érosion dans les granites de Tafraout (dir. Pierre Birot). La fête partout, malgré des règlements de comptes. Méchouis et kesras, thés à la menthe, interminables discussions le soir sur les terrasses, jusqu’à l’apparition de Sirius au ras des toits.
1956. 6 février : Guy Mollet à Alger, queue basse, abdique sous les tomates des « ultras ». Ne rien attendre des socialistes, jamais. Mars : Indépendance du Maroc et de la Tunisie, Bourguiba au pouvoir. Grande satisfaction, une époque se terminerait-elle ? Tous les copains marocains sauf deux rentrent chercher des places. Il y en a beaucoup, mais il faut payer le prix : abandon des idéologies, entrée dans la « vie réelle », magouilles, chercher la « bonne » famille à marier, baiser la main du roi. Début mai : Mendes France, écœuré, démissionne du gouvernement Guy Mollet. 23 mai : Mitterrand, Garde des Sceaux, reste et accepte l’envoi du contingent en Algérie. Renard arriviste de la tête... à la queue, certes, mais le panache ? Ne jamais pardonner. Par bonheur pour Cassandre, le sursis existe... Juillet-août : enquête pluridisciplinaire en Corse pour le Laboratoire d’ethnographie française du Musée de l’homme (lettre 37). Octobre : les chars russes à Budapest, intolérable. Affaire Lagroua-Weill-Hallé : le PCF refuse la contraception et l’avortement. Ça nous aurait bien aidés qu’il accepte, au lieu de nous contraindre à mendier aux familles le prix d’un voyage au Maroc ou à Londres ! Accepter impérialisme et machisme prolétariens à la fois, c’est trop : première sortie du PCF.
1957. Année entière au Maroc. Gagner sa vie. Enquêtes pour un bureau d’études privé dépendant du Plan, socio-démographie dans le Moyen-Atlas (Azrou, Ifrane, Midelt, les Zaïans...). Nomades, sédentaires, transhumants... Rencontre de Raymond Aubrac, de René Dumont. Mariage en juillet à Saint-Gilles-du-Gard, mauvaise idée à long terme. Retour de Rabat à Paris à Noël, en coccinelle VW. Salamanque et les churros, waou ! Mais Franco.
1958, cours d’anthropologie de Lévi-Strauss à l’EPHE (École pratique des hautes études, sciences religieuses -sic), escalier C de la Sorbonne, poussières. Pas compris grand chose, sinon que la géo est à construire comme science sociale de l’observé, en intégrant, spécificité, la géo physique et le vivant à la géo humaine. Cette mutation sera rejetée plus tard, les uns réduisant la géo physique à la géomorphologie, les autres promenant le vivant dans un social sans sol (d’où l’écologie perdue et la course éperdue aujourd’hui derrière l’environnement). Juillet, Nîmes : une fille ! Youpi, bonne idée. Retour au PCF, que faire d’autre ? Octobre : groupe des agrégatifs communistes de la Sorbonne, piloté de loin par B. Kayser, J. Tricart, P. George, et de près par Y. Lacoste, A. Prenant, F. Durand-Dastès... Lecture personnelle, mot à mot, des quatre tomes de Max Sorre (auteur déjà oublié et un peu méprisé) et mise en fiches pour § à insérer dans les disserts. Utilissime ! Boulot, sport, dodo, boulot...
1959. Juillet, agrégation à double oral éliminatoire, premier concours, reçu deuxième. Objectif atteint : désormais, « ils me foutront la paix ». Refus de poste de prof, non par mépris mais par désir de grand large. Scandale, gros yeux indignés de l’Inspection générale. Recours au Ministère. Refus de rejoindre un poste imposé (« j’ai signé un contrat pour servir l’État cinq ans, d’accord ; lisez : j’ai pas dit quand... »). On transige. Dérogation jusqu’à 40 ans, titre conservé mais renonciation à un salaire, à une retraite. Bien entendu - évidence -, renoncer à toute carrière, ne jamais espérer ni poste, ni zonneurs. Sûr, aujourd’hui, des collègues archéologues ou sinologues sont aux Académies ou au Collège, mais ça se travaille dès qu’on est tout petit. Bravo, content pour eux. Liberté au prix fort..., normal. Tout se conquiert. Rien n’est octroyé, sinon la soumission. Septembre : De Gaulle, autodétermination en Algérie. Youpi ! L’indépendance à terme ! Se faire gaulliste ?
Un ouvrage toujours à réécrire : la mémoire des lieux.
Exemple : Qingdao, petit village de pêcheurs. En 1891, la cour impériale y implante une garnison. Le village et le territoire alentour deviennent une concession allemande en 1898, occupée par les Japonais dès le début de la guerre de 1914-18. C’est là que fut lancé en 1919 le célèbre (en Chine) Mouvement nationaliste du 4 mai, contre le retour de Qingdao au Japon prévu par le Traité de Versailles. La ville n’est rendue aux Chinois qu’en 1922, mais réoccupée par les Japonais entre 1937 et mai 1945. En octobre 1945, le gouvernement chinois nationaliste de Tchiang Kaï-shek permet à l’USS Alaska de stationner dans la baie. Le port et sa rade servent ensuite de quartier général à la Flotte du Pacifique-ouest des États-Unis. Le 2 juin 1949, l’Armée populaire de libération chinoise entre à Qingdao. Regarder Google Earth pour la suite.
Septembre encore : départ pour la Chine du Xe anniversaire, construction de la place Tian’an Men, bourse (très plate) du gouvernement chinois à l’Université de Pékin 北京大学 (Beida), grâce à Jean Dresch et Jean Chesneaux. Pourquoi la Chine ? Simple : un espace immense, un grand peuple humilié passant du courbé au cambré, aucune thèse française de géographie. Sujet choisi : l’eau dans un pays agricole, le développement par l’irrigation. Embarquement furtif à Berne, service militaire pas fait et pas d’ambassade chinoise à Paris avant 1964. Émerveillement à Prague, trois jours, brouillard. Moscou, trois jours, pas de vol. Lénine, boîte transparente, drapé dans un drapeau français de la Commune. Incroyable...le temps des cerises, debout les damnés.... Irkoutsk, Oulan Bator, Pékin... Très dur de retomber en maternelle : Wo shi yige Faguo liuxuesheng, « je suis un étudiant étranger français ». - Non, pas correct ! Et mettez les tons ! Recommencez !.... Deux amis pour la vie : Jacques Pimpaneau, plus tard prof aux Langues O ; Michel Cartier, EHESS. Pendant ce temps, en Chine, nous ne savons strictement rien des « trois années noires » (fin 58 - fin 61) de l’échec du Grand bond en avant : au moins trente millions de morts, famine, anthropophagie dans quelques campagnes. Chape de plomb. Ma liberté ? Une insulte aux autres, qui en manquent (lettre 5).
1960. Juillet, vacances collectives des étudiants étrangers en Mandchourie, pendant que les étudiants chinois vident les fosses septiques pour engraisser les champs. Nous mangeons assez pour ne pas être gras. Août : départ brutal des « experts » soviétiques rappelés par N. Khrouchtchev. Tout ça sent bien mauvais, à Pékin et ailleurs. Menaces de guerre, « l’impérialisme américain, tigre de papier ». Oui, mais avec dents atomiques ! Novembre : « les géographes sont des espions », interdiction de poursuivre. « Conseil amical » de l’administration maoïste des relations avec les peuples étrangers : deviens philosophe ou historien. Et quoi, encore ? Va falloir songer au retour. Mais c’est encore la guerre en Algérie. Pas question d’y aller. Rester en Chine ? Impossible avec ce régime de « libération » contrôlée (main de fer) tout aussi doucereux que celui des jésuites (gant de velours), en pire. Assez joué au pot de terre, fuyons ! Mais où aller ? S’insoumettre ? Possible, mais femme et enfant, dur... Déserter ? Envisageable, puis passer au Maroc, des copains l’ont fait. Passer de l’autre côté ? Impossible absolument de tirer sur des Français. Y aller quand même ? Impossible absolument de tirer sur des Algériens. Se tromper ? Normal. Se trahir ? Jamais. Que faire ?
La suite avant le numéro 200 ? C’est le public qui décide...
Cassandre
