De [1] Jean-Marie Poiré à Quentin Tarantino, en passant par Costa-Gavras et Paul Verhoeven, la production de ces soixante dernières années ne manque pas de films traitant de l’occupation allemande et de la résistance, que ce soit sur le ton de la comédie burlesque, du thriller, de l’épopée ou de la tragédie, avec tous les mélanges possibles. Pour son Armée du crime, Guédiguian a opté pour une posture qui rappelle en partie - avec une évocation directe via l’une des réplique du film et, diront les mauvaises langues, quelques décennies de retard - L’Armée des ombres de Melville : la facture est (trop ?) classique, la mise en scène peu surprenante mais appliquée et l’ensemble repose sur un réalisme assumé [2] , qui se traduit notamment par une reconstitution scrupuleuse du Paris de l’époque qui a participé à faire de ce dernier opus le plus coûteux de la carrière du réalisateur. On peut en revanche se réjouir du choix de suivre les derniers mois de la vie de Missak Manouchian et de son groupe de résistants en grande majorité immigrés (membres des FTP-MOI), moins souvent célébrés, au même titre, par exemple, que le service d’action britannique, que certaines figures « incontournables » comme Jean Moulin ou Lucie Aubrac.
Tout en relatant les actions de ces héros mal connus - et dont le PCF, peu à l’aise pour justifier son soutien assez lâche aux MOI, n’a que timidement honoré la mémoire -, Guédiguian prend le temps de régler quelques comptes. Tout d’abord, sans acharnement mais avec un agacement visible, aux juifs qui ont préféré rester le nez sur leurs livres et nier l’évidence au lieu de se défendre. Ensuite, à la direction des FTP, qui n’apparaît pas sous un jour tellement réjouissant, sous les traits de l’inquiétant Dupont, qui se présente comme un apparatchik aussi peu sympathique que possible lorsqu’il égrène implacablement ses ordres à Manouchian, ou lorsqu’il balaye d’un revers de main les scrupules de ce dernier à l’idée de prendre les armes. Pour autant, le scénario n’insiste pas sur les rapports troubles entre les FTP-MOI et le PCF, qui n’eurent rien d’une idylle [3]. Par-dessus tout, le réalisateur dénonce, avec un acharnement peut-être un peu trop marqué et un brin manichéen, le racisme pas du tout ordinaire de ceux qui ont laissé faire - comme ce proviseur de lycée qui somme un élève juif de respecter la neutralité de l’établissement - ou, a fortiori, participé, sous couvert de combat contre le bolchevisme, à la lutte de l’occupant contre les résistants [4].
En dehors de cela, le film évite, pour l’essentiel, de tomber dans le pathos, le tragique à peu de frais ou encore l’hagiographie. Il y parvient notamment en mettant en scène des personnages, certes exceptionnels, mais tous bien humains, si l’on peut dire, et, pour certains parmi les plus jeunes, franchement immatures et difficiles à contrôler par leur hiérarchie. Les héros de l’Armée du crime ne présentent pas cet aspect évanescent qui caractérise les ombres de Melville - encore que, si les résistants sont dépeints avec application, leurs ennemis, on y revient, feraient plutôt figure d’idéaux-types. Ce parti-pris emporte la conviction grâce à une distribution très réussie. Sans craindre de vexer leurs partenaires, on retiendra plus particulièrement la prestation remarquable de Grégoire Leprince-Ringuet et Robinson Stévenin, dont l’interprétation, franchement jubilatoire, insuffle une bonne partie de son énergie à l’ensemble du film. On ne rit pas souvent mais on rit de bon cœur à leurs réparties acerbes et parfois désopilantes.
Cette jeunesse et cette vie forment le socle du film : « on tue des hommes, mais on est du côté de la vie », rappelle un des membres du groupe. Le cadre va alors se diviser entre ces deux camps, chacun avec ses lieux propres. Du côté de la vie, les rues animées d’un quartier juif avant les rafles, les salles de restaurant où on l’on accueille les voisins pour manger mais aussi et surtout pour trinquer, puis chanter et danser, les chambres où l’on fait l’amour, les promenades sur l’eau à la campagne, enfin les bords de Seine avec leurs promeneurs insouciants, qu’aperçoivent les prisonniers lors de la scène inaugurale, à travers les barreaux de leur fourgon. Du côté de la vie aussi, la famille d’adoption qu’a trouvée Manouchian en France, dans ce groupe de déracinés dont l’identité collective - identité liée à l’engagement politique mais aussi à une certaine conception de la vie, justement - transcende les différences d’origines. En face, l’intérieur austère des bâtiments de la Gestapo, structurés en angles droits et habités des uniformes raides des officiers allemands et des tailleurs serrés de leurs assistantes, les allées géométriques de l’entrée du bois de Boulogne, où le général Ritter effectue sa promenade quotidienne, et, surtout, les caves de la police française, où seront torturés les membres du groupe avant leur procès. A mi-chemin entre ces deux extrêmes, un bordel où les soldats allemands viennent profiter des faveurs de jeunes filles françaises : le commando chargé d’y jeter une grenade finira, après de longues tergiversations, par reculer devant l’horreur de la mission.
Le scénario navigue ainsi entre des lieux rassurants et éclairés et d’autres froids et/ou sordides, les seconds gagnant progressivement du terrain sur les premiers, qui doivent être désertés sous peine d’y être arrêté. Et, à l’occasion, la caméra fait le lien entre ces deux ensembles, comme lorsqu’une scène de torture se termine par un plan sur un rayon de lumière et quelques fleurs aux couleurs vives, à peine visibles derrière la vitre d’une lucarne.
Pour conclure, on signalera, pour dire tout le mal qu’on en pense, l’étrange argument qui vient clore la critique de Nicolas Azalbert dans le numéro de septembre des Cahiers du Cinéma : « La manière de faire entendre la dernière lettre de Manouchian à la fin du film évoque inévitablement et malheureusement le procédé utilisé pour faire entendre celle de Guy Môquet il n’y a pas si longtemps. » Analyse un peu rapide, à propos d’un film que le réalisateur qualifie de « légende d’aujourd’hui », le présentant ainsi comme une source de réflexion sur le monde actuel tout autant qu’un hommage à des héros disparus. La « récupération » politique de la lettre de Guy Môquet, dénoncée par le critique, aurait-elle donc créé un précédent, empêchant désormais de citer les mots de celui qui, avant d’être résistant, fut poète ? Ce serait bien dommage...
Compte-rendu : Manouk Borzakian
[1] Il n’échappera pas aux lecteurs attentifs que l’auteur de ce compte-rendu, comme son nom - et son prénom - le laisse supposer, n’a pu poser un regard tout à fait neutre sur le dernier film de Robert Guédiguian. On commencera donc par solliciter un peu d’indulgence de la part de ceux qui jugeront que certains passages de ce texte relèvent du flagrant-délit de complaisance.
[2] En dehors de quelques libertés avec la chronologie et de certains détails modifiés par le scénario.
[3] Voir Rayski A., Peschanski D., Courtois S., Le Sang des étrangers. Les immigrés de la MOI dan la Résistance, Fayard, 1994, ou encore le roman de D.Daeninckx, Missak, Perrin, 2009.
[4] Qu’on ne se méprenne pas : difficile de ne pas partager l’horreur ressentie par le cinéaste à l’égard des responsables de la police française qui ont activement participé aux rafles de juifs et aux actes de tortures infligés aux résistants ; mais le film donne parfois le sentiment, involontairement sans doute, que presque tous les Français n’ayant pas résisté témoignaient d’une haine plus ou moins assumée pour les populations juive et/ou immigrée.
