Gilles Fumey introduit ce café géo en précisant combien la question des migrations vers l’Europe est un sujet riche en questionnements géographiques. Il présente au public le superbe Atlas des migrants en Europe. Géographie critique des politiques migratoires, proposé par le réseau Migreurop auquel ont participé les deux intervenants de la soirée : le géographe Olivier Clochard et l’ethnologue Alain Morice. Pour introduire ce café géo, Gilles Fumey demande à Olivier Clochard, docteur en géographie, comment on en vient à travailler sur les migrants en Europe dans une thèse de géographie (soutenue en juin 2002) ?
Olivier Clochard explique qu’il a un parcours singulier : sa démarche a d’abord été empirique dans la mesure où il a travaillé comme éducateur spécialisé. Cette expérience l’a amené à se questionner sur les problématiques migratoires et le droit d’asile d’un point de vue géographique. Il a notamment travaillé avec des familles libanaises accueillies par l’association dans laquelle il exerçait. Son parcours universitaire s’ancre donc dans son désir de comprendre ces phénomènes migratoires, avec un DEA à l’Université Paris I en anthropologie et sociologie, et parallèlement un DEA à l’Université de Poitiers en géographie, au sein du laboratoire Migrinter. La thèse s’est effectuée en parallèle d’un travail dans une association, et Olivier Clochard a également rejoint le réseau Migreurop. De l’empirique au conceptuel.
Gilles Fumey interroge ensuite le second invité de la soirée, l’anthropologue Alain Morice, sur la place des migrations dans l’anthropologie. Alain Morice précise d’emblée que son travail s’ancre dans la démarche socio-anthropologique, qui travaille sur les sociétés contemporaines. Il s’est toujours intéressé aux formes atypiques de travail (le travail non payé, mal payé, clandestin, des enfants...). C’est dans ce sens que la fermeture annoncée en 2002 du camp de Sangatte à Calais l’a amené à se questionner sur la signification d’une telle décision politique. En effet, une telle fermeture de camp de réfugiés permet de tenir à distance les personnes « non désirables » sur le territoire européen, et de les renvoyer chez eux. Mais également, dans un deuxième temps, il s’agit également de demander aux pays dont les migrants sont issus de gérer eux-mêmes des camps pour ces gens. Il a donc paru essentiel à Alain Morice de dénoncer, par son travail de recherche, ces politiques contraires aux droits de l’Homme. C’est dans ce sens que le réseau Migreurop s’est créé.
Alain Morice décrit le début de la constitution de ce réseau, en reprenant l’exemple de deux cartes qui ont frappé chercheurs et travailleurs sociaux : d’une part, la carte des migrants en direction de l’Europe ; et d’autre part, la carte des camps (ouverts ou fermés) sur le territoire européen. En confrontant de telles cartes, il est possible de comprendre combien les politiques migratoires actuelles en Union européenne tendant à rendre invisibles ces populations jugées « indésirables ». L’Atlas des migrations en Europe est l’aboutissement de ce travail de recherche qui s’ancre dans la volonté d’avoir une démarche critique au vu des politiques actuelles.
Gilles Fumey tient à revenir sur le sous-titre de l’atlas, Géographie critique des politiques migratoires, et montre combien la notion de « géographie critique » est intéressante. Parmi les 85 nouveaux livres de géographie en 2009 (le café géo ayant eu lieu le 27 octobre 2009, le décompte proposé par Gilles Fumey s’arrête bien évidemment à cette date !), cet ouvrage est l’un de ceux qui vont le plus loin dans la réflexion. Gilles Fumey interroge donc les deux intervenants pour savoir comment cette démarche critique a été reçue.
Olivier Clochard précise que la « géographie critique » proposée par l’atlas ne se veut pas un courant de la géographie. Le principal souci des différents contributeurs a été de répondre à une question : comment les politiques migratoires peuvent-elles se retranscrire dans l’espace ? La démarche de l’atlas est directement liée à l’analyse de la carte des camps. Olivier Clochard rappelle la notion d’ « encampement » proposée par l’anthropologue Michel Agier (lui aussi contributeur de l’ouvrage), qui désigne la mise à l’écart par la forme du camp. L’objectif de l’atlas était donc de décliner les différents aspects des politiques migratoires d’aujourd’hui.
Olivier Clochard revient sur son travail de thèse, dans lequel il s’est attaché à analyser la notion de frontière au prisme de la problématique migratoire. Quatre points ressortent :
1/ la linéarité (par la forme des murs, tels que dans les enclaves de Ceuta et de Melilla) ;
2/ la composition en réseaux (au-delà des seules frontières de l’Union européenne : il s’agit de mettre en exergue les frontières rencontrées par le migrant dans son parcours jusqu’à l’UE) ;
3/ les zones tampons (qui sont croissantes, que ce soit en amont - c’est-à-dire à l’extérieur de l’Union européenne - ou en aval - c’est-à-dire à l’intérieur même de l’UE) ;
4/ les questions juridiques (avec la « juridiciation » croissante des politiques migratoires, et la multiplication des textes à plusieurs échelles de niveau de décision : nationale et européenne).
Ce travail de thèse, intitulée Le jeu des frontières dans l’accès au statut de réfugié : une géographie des politiques européennes d’asile et d’immigration, encadré par le géographe Emmanuel Ma Mung et le sociologue Luc Legoux, s’ancrait dans la volonté d’analyser le quotidien de ceux qui cherchent à entrer dans l’Union européenne. Une simple description des faits montre toute la dureté de la réalité de tels quotidiens.
Gilles Fumey rappelle que l’on reproche parfois la prise de position des chercheurs. Or, la démarche de la « géographie critique » relève d’une démarche peu courante - au moins dans le fait de l’annoncer dès le titre de l’ouvrage - en sciences sociales et humaines, et questionne les intervenants sur un tel choix entre recherche d’objectivité du chercheur et engagement.
Alain Morice précise combien il a été nécessaire aux auteurs de batailler avec l’éditeur pour maintenir le mot « critique » dans le titre ! Mais les auteurs tenaient effectivement à montrer le sens de leur démarche : essayer de montrer les discours politiques et médiatiques sur la question des migrants vers l’Europe. Migreurop a permis d’offrir un cadre permettant une telle démarche, en réunissant associations et chercheurs à titre personnel. L’atlas est donc le fruit de la mobilisation de tous ces acteurs, notamment des associations. C’est également un ouvrage collectif qui bénéficié du travail et du regard de beaucoup de personnes impliquées par la question migratoire.
Pour Alain Morice, la politique communautaire de l’Union européenne en termes de migrations est une politique irréalisable. L’objectif que s’est donnée l’UE est de reléguer les personnes jugées « indésirables », de les rendre invisibles. La tendance est également à l’externalisation de la question migratoire, que l’on peut comparer à la sous-traitance dans l’industrie. L’Union européenne ne sachant pas comment empêcher les flux de migrants illégaux métamorphosés en stocks de sans-papiers, demande aux pays d’origine de ces flux ou aux pays de transit de maîtriser eux-mêmes la question. L’idée est de gérer le problème migratoire en amont. C’est ainsi que l’on a inventé la notion d’ « émigration illégale » (dont Alain Morice précise qu’elle est totalement contraire aux droits de l’Homme), en imposant aux pays « producteurs » d’immigrants de les empêcher de sortir du territoire. Alain Morice fait l’analogie avec les pratiques de l’URSS.
Pourtant, la Déclaration universelle des droits de l’Homme prône la liberté de migration et de déplacement comme droit fondamental. Cette liberté signifie d’avoir le droit de quitter librement son propre pays. Néanmoins, la politique actuelle de l’Union européenne tend vers des démarches pour empêcher les gens de franchir la frontière du départ (plutôt que celle de l’arrivée).
Gilles Fumey interroge les deux intervenants pour savoir si de telles pratiques politiques sont une nouveauté : peut-on faire une comparaison avec d’autres périodes et/ou d’autres régions du monde ?
Olivier Clochard précise qu’un des objectifs de l’atlas est d’avoir proposé une analyse volontairement contrée sur la période récente (depuis la moitié des années 1970 à aujourd’hui) et sur l’Europe, pour pouvoir voir en détail les évolutions récentes spécifiques à cette région. La dimension comparative avec d’autres régions reste un travail à mener, et c’est l’un des prochains buts du réseau Migreurop. L’atlas propose néanmoins quelques encadrés sur cette dimension comparatiste, tels que celui sur l’Australie.
La démarche comparatiste pose de nombreuses difficultés : il s’agit d’identifier les personnes travaillant sur les différentes zones, mais surtout d’un problème de sources (bien qu’Olivier Clochard rappelle combien parfois le manque de données est déjà une information). La question des données a d’ailleurs été l’une des difficultés dans la réalisation de l’Atlas des migrants en Europe.
Pour la comparaison entre différentes périodes historiques, un atlas a déjà été réalisé sur la question, édité Le Monde / La Vie : cet Atlas des migrations propose une perspective historique approfondie.
Gilles Fumey propose au public de lui lire quelques extraits du début de l’Atlas des migrants en Europe, dans lesquels les auteurs montrent que les migrations sont aujourd’hui mondialisées mais entravées : tous les individus et tous les territoires ne sont pas concernés par cette mondialisation des migrations !
Olivier Clochard montre que, selon les estimations des Nations Unies, les migrants internationaux représente 3 % de la population mondiale (contre plus de 6 % à la fin du XIXe siècle, période où, en relatif, on dénombrait plus de départs pour vivre à l’étranger qu’aujourd’hui, notamment du fait des flux vers les Etats-Unis). Il existe de nos jours de profondes inégalités entre ressortissants des pays riches et ressortissants des pays en développement et des pays pauvres. Ces derniers doivent user de contournements pour pouvoir migrer (notamment du fait des restrictions imposées à la liberté de déplacements), tels que l’obtention de visas de courte durée ou le système de passeurs.
Un fait marquant : les réfugiés ne demandent plus seulement l’asile dans des pays riches, mais se tournent également vers les pays voisins (comme par exemple le million d’Irakiens actuellement en Syrie). Le cas du Soudan est intéressant pour montrer la complexification de la situation, puisque le pays est à la fois pays de départ pour les réfugiés du Darfour et pays d’accueil pour des réfugiés provenant des pays voisins. On assiste à la multiplication de ce type de migrations entre pays dits du Sud.
Gilles Fumey demande alors aux intervenants d’éclairer le public sur les différents types de politiques migratoires qui existent au niveau national au sein de l’Union européenne. Peut-on dresser une géographie de ces politiques européennes ? Quelle politique commune au sein de l’Union européenne ?
Alain Morice précise qu’il faut distinguer les migrations entre pays dits du Sud et pays dits du Nord d’une part, et les migrations entre pays du Nord seulement. Les premiers flux sont restreints par les politiques migratoires, tandis que le second type de flux procède d’une grande liberté de déplacements. Beaucoup de réfugiés sont aujourd’hui « coincés » dans les pays du Sud. C’est là une politique d’exportations (par opposition aux expulsions qui ont lieu depuis les pays du Nord vers les pays du Sud).
Dans les grandes lignes, les pays membres de l’Union européenne sont d’accord. Mais, dès que l’on entre dans les détails, de profonds désaccords empêchent l’harmonisation de la politique migratoire. Les principaux points de désaccord tournent autour des questions de la communautarisation des politiques migratoires (parallèlement les migrations de travail sont laissées à la souveraineté de l’Etat) et de la question de l’asile (incorporée dans les politiques migratoires, alors que l’asile ne relève pas des autres types de migrations, qui, elles, concernent le droit des Etats à réguler qui entrent sur le territoire national).
Alain Morice rappelle que l’asile concerne toute personne persécutée ou craignant de l’être : ces personnes ont le droit de demander asile, mais les Etats n’ont aucune obligation de les accepter. Avec la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés, a été introduite la définition de la persécution, très problématique parce que sujette à interprétation de la part des Etats. Il est important d’aborder également la question du « règlement Dublin », qui détermine les compétences en matière d’asile au sein de l’Union européenne. Ainsi, la demande d’asile doit être acceptée par le premier pays dans lequel les réfugiés sont entrés dans l’Union européenne. Vis-à-vis des directives européennes, en termes de restriction des entrées de flux immigrés illégaux, certains pays membres font office de « bons élèves » (par exemple, la Grèce), alors que d’autres pays sont déjà surchargés (tels que Malte). Malgré une tentative d’uniformisation des politiques migratoires, les pratiques se font pays par pays. Se développe actuellement une surenchère entre les pays sur l’effet d’un « appel d’air ».
Gilles Fumey revient sur l’Atlas des migrants en Europe, et tout particulièrement sur la partie intitulée « appeler un camp un camp », dans laquelle les auteurs ont proposé des plans des camps d’internement des réfugiés en Europe. Il fait remarquer au public combien il a été frappé par la similitude avec les plans faits au moment de la dénonciation de l’esclavage, et interroge les auteurs sur leur démarche : comment et pourquoi cartographier ces camps ?
Olivier Clochard insiste sur l’importance de la réintroduction du terme de « camp » dans le champ des sciences humaines et sociales. Lors du travail de recherche effectué sur le camp de Sangatte, de nombreux débats ont eu lieu sur la toponymie à employer. Il a été, en premier lieu, décidé de ne nommer « centre de Sangatte ». Mais un rapport en 2000 a fait le rapprochement entre la situation des réfugiés à la fin des années 1930 (notamment les réfugiés espagnols) et Sangatte. Le mot « camp » a longtemps été refusé par les acteurs. Un long processus (notamment les travaux du réseau Terra) a montré combien ce terme permet de saisir comment s’opère l’organisation spatiale de tels lieux, qui se structurent en « confins » où les individus sont maintenus le temps de la demande d’asile. La cartographie proposée dans l’Atlas des migrants en Europe de la zone ZAPI 3 de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle est particulièrement illustrative de ce propos. D’ailleurs, le travail de chercheur dans ce type de lieux n’est pas simple : les enquêtes demandent trop de temps pour y être acceptées. La zone d’attente de Roissy est un parfait exemple de camps particulièrement difficiles d’accès.
Alain Morice précise combien il est nécessaire de ne pas faire d’analogie avec les camps de concentration ou les camps d’extermination. C’est d’ailleurs la peur d’une telle analogie qui a confronté les chercheurs à de nombreux obstacles pour désigner ces zones d’attente par le terme « camps ». Pourtant, il énonce parfaitement leur organisation spatiale si spécifique. Il faut distinguer plusieurs types de camps :
1/ les zones fictivement internationales d’attente avant la frontière ;
2/ les centres dans lesquels les individus attendent leur expulsion, qui sont des centres de rétention (il en existe des exemples emblématiques en Turquie et en Libye), dans lesquels on enferme les individus qui sont arrêtés par les autorités locales lors de leur parcours vers l’Europe.
Une deuxième typologie de ces camps peut être dressée en confrontant d’une part les camps ouverts (tels que Sangatte) dans lesquels on assiste à une « clochardisation » des exilés, et d’autre part les camps fermés.
Pour Alain Morice, une telle organisation spatiale révèle trois processus :
1/ La précarité (puisqu’il s’agit d’un provisoire qui peut durer très longtemps, comme le montrent les « villes » sordides en Syrie qui constituent des camps pour réfugiés palestiniens. Cette « durabilité du provisoire » entraîne le durcissement, l’agrandissement et la densification de ces camps, au point qu’ils deviennent des villes) ;
2/ La détermination et la répression (avec la création d’un corps social contrôlant les individus, tel que l’a énoncé Michel Foucault, autour de la menace, voire de la torture) ;
3/ Les trafics et les activités informelles.
Ces camps sont donc l’antithèse de la liberté, et sont profondément malsains : ils sont construits et reproduits à l’image de l’univers carcéral.
Gilles Fumey reprend l’analogie des camps de concentration pour montrer qu’il y a aussi une (sur)vie dans ces lieux, et questionne les intervenants sur les éventuelles solidarités à l’intérieur des camps de migrants. Quels acteurs permettent de rendre plus viables ces camps ?
Pour Alain Morice, il existe dans les camps une nécessité presque ontologique des individus de se poser comme acteurs de leur destin. C’est un combat permanent. La solidarité y est donc très importante, mais à tout instant elle peut se transformer en exploitation (comme le montre le système de passeurs).
Olivier Clochard montre que la solidarité met en scène des processus similaires dans des camps de migrants tels que Sangatte, et dans des camps de l’UNHCR (qui accueillent des déplacés/réfugiés dans le cas de conflits, à proximité de la zone crisogène) : par l’apparition de commerces informels, se met en place une réelle vie à l’intérieur du camp, qui se traduit par des amorces de sociabilités émergentes. Dans l’Atlas des migrants en Europe, les auteurs ont produit une carte de « résistance interne » qui confronte des situations différentes en fonction des pays d’accueil des camps, avec d’une part des pays tels que la Turquie ou la Lituanie où les durées de rétention sont très longues, et d’autre part des pays comme la France (une des durées de rétention les plus courtes de l’Union européenne). Ces durées de rétention ont de profondes conséquences sur l’émergence de solidarités. Les résistances internes, tout particulièrement dans les centres où la durée de rétention est très longue, prennent des formes très variées : grèves de la faim, luttes, incendies...
Gilles Fumey interroge les intervenants sur « l’après camps » : que deviennent les réfugiés une fois qu’ils sont dispersés ? Il invite les auditeurs à consulter la carte de l’errance d’un réfugié ivoirien proposée dans l’Atlas des migrants (p. 134), et demande aux intervenants de nous éclairer sur la question de la dispersion. Quelles sont les logiques spatiales du cheminement après la rétention dans un camp ? Qu’en est-il de la question de la mort ?
Olivier Clochard précise que tout le long de leur errance, les migrants sont toujours confrontés à des processus de mises à l’écart : ils s’installent le plus souvent dans des marges urbaines. Il existe ainsi des politiques restrictives, la mise en place des camps elle-même est soumise à de très nombreuses restrictions. Les camps informels se sont donc multipliés (c’est d’ailleurs un processus qui existe depuis très longtemps, mais désormais ils sont mis en image, notamment à travers les très nombreuses fermetures de telles structures).
Les médias présentent généralement la question des migrants comme un problème français. Mais, c’est avant tout un problème européen. Les auteurs de l’Atlas des migrants en Europe se sont notamment penchés sur le processus de régulation des politiques et des pratiques vis-à-vis des migrants au sein du territoire européen.
L’errance doit être analysée par l’espace et le temps. L’exemple du cas des populations tchétchènes proposé par l’Atlas des migrants en Europe (pp. 112-115) est, à ce titre, éloquent. Une grande majorité de ces migrants arrive en Pologne, depuis laquelle leur route migratoire se poursuit vers la France, avant un retour en Pologne pour une période de rétention. Dès que leur encampement s’achève, ils retentent leur chance vers la France.
Gilles Fumey interroge les deux intervenants sur les travaux de recherche qui ont guidé leur travail.
Alain Morice pense immédiatement aux travaux de l’anthropologue Michel Agier, notamment son ouvrage Aux bords du monde, les réfugiés (Paris, Flammarion, 2002). La disparition des camps pose la question de l’externalisation du problème des réfugiés : le but est de tout faire passer à l’extérieur de l’Europe. Il s’agit réellement de fermer les camps. Mais cette politique est complètement irréalisable. Mais elle est également incensée parce que contraire aux droits d’asile. Une telle politique crée une situation de plus en plus précaire (notamment en termes de risques sanitaires), mais n’empêche pas la demande d’asile et l’arrivée de réfugiés.
Gilles Fumey revient sur cette politique, qui s’appuie sur l’argument de l’effet d’appel d’air. Si on ne limite pas les entrées sur le territoire national, tout le monde viendra ?
Olivier Clochard s’appuie sur les travaux d’Alain Tarius, au laboratoire Migrinter, pour qui des politiques restrictives (telles que les politiques de visas) conduisent davantage à fixer les gens dans les lieux de transit, parce qu’elles permettent, par exemple, le développement des passeurs. Les effets néfastes sont difficiles à quantifier ! Les travaux de Catherine Wihtol de Wenden sont très révélateurs de ce type de problématiques. Empêcher les flux migratoires favorise les contournements par l’informel, voire le trafic. Sur la question, le roman d’Erich Maria Remarque, Les exilés, est à (re)lire.
Alain Morice, quant à lui, recommande la lecture du petit ouvrage dirigé par Claire Rodier et Emmanuel Terray, Immigration : fantasmes et réalités. Pour une alternative à la fermeture des frontières (La Découverte, collection Sur le vif, Paris, 2008, 154 p.). La question de l’appel d’air entraîne plusieurs réponses : tout d’abord, l’asile est un droit reconnu internationalement. Et ensuite, on pourrait se dire : « un appel d’air, et alors ? ». Cette deuxième réponse est volontairement provocatrice, mais elle s’ancre dans un contexte d’ « utilitarisme migratoire », où les migrants qui entrent sur le territoire doivent servir. Enfin, on peut répondre par l’exemple de la construction européenne qui a montré que les habitants de pays qui ont un différentiel économique avec d’autres (l’Espagne, le Portugal, la Grèce...) n’ont pas envahi les pays les plus riches. Dans l’imaginaire collectif, s’ancre un fantasme d’invasion, mais dans les faits, l’exil est souvent douloureux (sauf dans le cas d’hommes d’affaires, dont il n’est pas question dans ces politiques et ces problématiques).
Alain Morice rappelle que le migrant est une source de travail qui a été formée ailleurs. De ce fait, les pays d’accueil n’ont pas le coût de l’éducation et de formation de ces populations. Or, les économistes (de courants divers) s’accordent pour dire qu’on fait face à un déficit de main-d’œuvre pour des travaux peu qualifiés. Ainsi, de telles politiques restrictives associées au fantasme de l’invasion posent des problèmes d’intégration pour les immigrants nouvellement arrivés. L’argument de la « misère du monde » est démagogique.
Gilles Fumey lit ensuite l’extrait, proposé dans l’Atlas des migrants en Europe (p. 117), de la lettre découverte dans les affaires de Yaguine Koita et Fodé Tounkara (deux immigrants retrouvés morts le 2 août 1999 à Bruxelles dans le train d’atterrissage d’un avion de la SABENA), adressée aux membres et responsables d’Europe : « Nous avons l’honnorable plaisir et la grande confiance de vous écrire cette lettre pour vous parler de l’objectif de notre voyage et de la souffrance de nous, les enfants et jeunes d’Afrique. [...] Aidez-nous, nous souffrons énormément en Afrique, nous avons des problèmes et quelques manques au niveau des droits de l’enfant. Au niveau des problèmes, nous avons la guerre, la maladie, le manque de nourriture, etc. [...] Donc, si vous voyez que nous nous sacrifions et exposons notre vie, c’est parce qu’on souffre trop en Afrique et qu’on a besoin de vous pour lutter contre la pauvreté et pour mettre fin à la guerre en Afrique. Néanmoins, nous voulons étudier, et nous vous demander de nous aider à étudier pour être comme vous en Afrique ». Cet encadré est proposé dans le chapitre 31 : « Morts en frontières : les routes changent mais les drames subsistent », dans lequel on retrouve notamment la catographie de l’évolution du nombre de morts aux portes de l’Europe entre 1993 et 2009 (5 cartes p. 118). Comment peut-on expliquer une telle évolution ?
Olivier Clochard rappelle que le travail de collecte de données est très récent, et que les bases accessibles ne sont pas exhaustives. Néanmoins, cette cartographie montre des tendances : le renforcement des politiques migratoires a conduit les migrants à choisir des routes migratoires de plus en plus longues et dangereuses. Ces routes de contournements deviennent de véritables « périples migratoires ». On assiste également à la diversification des routes empruntées par les migrants : elles sont devenues parfois très longues par rapport aux régions de provenance. Par exemple, des migrants venant du Sénégal doivent passer par les îles Canaries !
Gilles Fumey précise que l’extrait de la lettre qui a été lue précédemment a donné lieu à un film qui retrace l’histoire de ces deux enfants : Un matin de bonne heure de Gahité Fofana (Guinée-France, 2006, 90 min), et invite la salle à ouvrir le débat avec les deux intervenants.
DEBAT :
1/ On pourrait poser la question du côté des zones de départ : désormais, on n’y distribue plus de visas de long séjour, mais majoritairement des visas de circulation accordés par la France, notamment en Afrique. Cela pose la question des bourses d’études fournies par la France pour les pays francophones du Sud qui sont de plus en plus nombreuses (leur augmentation est d’ailleurs plus rapide que celle des bourses d’études pour les étudiants français).
Alain Morice : Dans l’Atlas des migrants en Europe,nus avons réalisé des cartes sur la politique européenne des visas (chapitre 7, pp. 28-30), dans lesquelles nous montrons qu’elle provoque l’augmentation du nombre de « sans-papier », dans la mesure où, à la fin de la validité de leur visa de circulation, les migrants souhaitent rester dans le pays d’accueil. Par exemple, on peut penser aux travaux d’Anaïs Pian sur les migrants sénégalais, auteur du chapitre 23 dans l’Atlas des migrants en Europe : « Face aux enjeux politiques locaux, aide au développement en échange de retours forcés : le plan REVA au Sénégal » (pp. 88-90) et auteur de l’ouvrage Aux nouvelles frontières de l’Europe. L’aventure incertaine des Sénégalais au Maroc (La Dispute, Paris, 2009). Les étudiants venant avec des visas liés à leurs bourses d’études n’ont pas le droit à l’échec, sous menace de retour.
Olivier Clochard : On peut également penser aux travaux de l’anthropologue Emmanuel Terray, qui montre l’absence de perspective qui existe dans cette pratique des visas de courte durée. Il n’y a pas de raison de croire à une situation qui va s’améliorer. Les étudiants sont désormais confrontés à des nouvelles réalités.
2/ Concernant les populations clandestines, comment se répartissent-elles par âge ? Dans les pays d’accueil, quel état de l’opinion publique et quelles évolutions peut-on noter ?
Olivier Clochard : Ces populations ne sont pas réellement clandestines, dans la mesure où elles sont visibles de tous une fois arrivées. Le terme « clandestin » fait référence à leur trajectoire qui leur a permis d’arriver en Europe. Ces périples demandent beaucoup d’énergie, et se font dans des conditions très dures. Ces populations sont relativement jeunes, entre 20 et 30 ans en grande majorité (le « périple migratoire » est trop difficile et dangereux pour des populations plus jeunes ou plus âgées). Il faut aussi préciser que ce ne sont pas les populations les plus pauvres qui émigrent, parce que cela demande des ressources (de l’argent pour le trajet et les passeurs, un réseau local ou international...).
3/ Et concernant le sex ratio ? Ce sont surtout des hommes qui immigrent ?
Olivier Clochard : En effet, mais il ne faut pas sous-estimer les migrations familiales et féminines, qui sont souvent moins visibles. Le rapport est d’un tiers pour les femmes, deux-tiers pour les hommes, ce qui fait que la part féminine dans les arrivées de migrants n’est pas négligeable ! Depuis le début des années 2000, on assiste également à un nouveau phénomène : le développement des migrations de femmes seules (comme l’a montré les travaux du réseau Terra).
Alain Morice : Je serai plus nuancé. Il faut préciser que l’on trouve toutes sortes de situations parmi les migrants. C’est très difficile à déterminer (de nombreux problèmes méthodologiques se posent). Comme l’a montré Bourdieu, L’opinion publique n’existe pas. Toute l’imagerie sur les migrants repose en grande partie sur la construction d’un discours.
4/ Vous semblez réticents concernant les politiques restrictives européennes. Quelle est votre opinion sur la Grande-Bretagne ? L’actualité récente nous montre que la question migratoire n’est pas vécue de la même manière en Grande-Bretagne et en France : on pense, par exemple, au cas des Afghans renvoyés en charters dans leur pays, décision qui a été acceptée en Grande-Bretagne, mais a soulevé de nombreuses contestations en France.
Alain Morice : Il faut rappeler que la Grande-Bretagne n’est pas adhérente à l’espace Schengen. Dans ce pays, on met en prison les arrivants illégaux. Mais, pour les migrants, la destination compte peu : ils veulent avant tout trouver un lieu d’exil, peu importe où.
Olivier Clochard : La frontière entre la Grande-Bretagne et l’espace Schengen est l’exemple de frontière où le contrôle des flux migratoires est le plus abouti. En Grande-Bretagne, la politique migratoire vise à l’externalisation du contrôle de la frontière sur le territoire français (par le biais du contrôle des passeports dans l’Eurostar, l’existence de la « jungle » de Calais...). Dans le cas des Afghans, ils avaient effectué plus tentatives qui avaient échoué, du fait du refus de la Cour européenne des droits de l’homme à les accueillir sur le sol français. Il s’agit là d’un bras de fer très médiatisé. Ces trois Afghans renvoyés chez eux sont un symbole. Dans l’Atlas des migrants en Europe, Damien De Blic explique ainsi chaque personne expulsée coûte en moyenne 26.000 € à l’Etat français (chapitre 24 : « Le coût des expulsions : l’exemple de la France », pp. 91-93). Les expulsions de migrants sont bien plus courantes en Grande-Bretagne, notamment vers l’Irak et l’Afghanistan. Le cas des trois Afghans renvoyés par la France relève de la démonstration médiatisée de l’action de la force publique en termes de politique migratoire.
Bénédicte Tratnjek.
Pour aller plus loin sur la question des lieux d’attente et des (im)mobilités des migrants avec les Cafés géo :
- Mehdi Alioua, « Mourir aux portes de l’Europe. Les transmigrants subsahariens à l’épreuve des politiques européennes anti-migrants », Cafés géo, 18 octobre 2006.
Catherine Wihtol de Wenden, Atlas des migrations dans le monde, réfugiés ou migrants volontaires, Autrement, 2005, 79 p. (compte-rendu par Yann Calbérac).
Alain Bonnassieux et Olivier Pliez, « Migrations africaines : les raisons du départ ? », Cafés géo, 25 novembre 2009.
Roland Pourtier, « Migrations et conflits en Afrique », Cafés géo, 13 mars 2003.
Alain Bonnassieux, « Migrations et frontières en Afrique : Quelles représentations ? », Cafés géo, 19 janvier 2005.
Pour aller plus loin sur la géographie des migrations illégales :
- Issu du projet TransitMigration, MigMap est un site qui présente comment et où est produite la connaissance en matière de migrations, qui y participe et qui y a accès, autour de quatre thèmes : « Acteurs-clés », « Discours », « Européanisation » et « Lieux + Pratiques ».
Un dossier documentaire proposé par Sylvianne Tabarly, « L’Europe, une "forteresse" ? La gestion des politiques migratoires. Des lieux entre mobilités et immobilisations. Objectifs et activités de l’agence Frontex », Géoconfluences, 17 décembre 2008.
Olivier Clochard, « Les réfugiés dans le monde entre protection et illégalité », EchoGéo, n°2, septembre/novembre 2007.
Olivier Clochard, Antoine Decourcelle et Chloé Intrand, « Zones d’attente et demande d’asile à la frontière : le renforcement des contrôles migratoires ? », Revue Européenne des Migrations Internationales, vol. 19, n°2/2003, pp. 157-189.
Des numéros de revues consacrés à la question des migrants illégaux :
- Michel Agier (dir.), « Terrains d’asile. Réfugiés, déplacés, sans-papiers face aux dispositifs de contrôle et d’assistance », Asylon(s), n°2, novembre 2007.
Jérôme Valluy (dir.), « L’Europe des camps. La mise à l’écart des étrangers », Cultures & Conflits, n°57, printemps 2005.
« Circuler, enfermer, éloigner : zones d’attente et centres de rétention aux frontières des démocraties occidentales », Cultures & Conflits, n°23, automne 1996.
« Contrôles : frontières, identités. Les enjeux autour de l’immigration et de l’asile », Cultures & Conflits, n°26/27, 2001.
Elspeth Guild et Didier Bigo (dir.), « La mise à l’écart des étrangers. (1/2). La logique du Visa Schengen », Cultures & Conflits, n°49, printemps 2003.
Elspeth Guild et Didier Bigo (dir.), « La mise à l’écart des étrangers. (2/2). Les effets du Visa Schengen », Cultures & Conflits, n°50, été 2003.
Chowra Makaremi et Carolina Kobelinsky, « Confinement des étrangers : entre circulation et enfermement », Cultures & Conflits, n°71, automne 2008.
Karine Bennafla et Michel Peraldi, « Frontières et logiques de passage. L’ordinaire des transgressions », Cultures & Conflits, n°72, hiver 2008.
Pour aller plus loin sur des études de cas :
- Olivier Clochard, Luc Legoux et Ralph Schor, « L’asile politique en Europe depuis l’Entre-deux-guerres », Revue Européenne des Migrations Internationales, vol. 20, n°2/2004, pp. 7-8.
- Olivier Clochard, Luc Legoux et Ralph Schor, « Les camps d’étrangers depuis 1938 : continuité et adaptations. Du "modèle" français à la construction de l’espace Schengen », Revue Européenne des Migrations Internationales, vol. 20, n°2/2004, pp. 57-87.
- Olivier Clochard, « Jeux de frontières à Chypre : quels impacts sur les flux migratoires en Méditerranée orientale ? », Géoconfluences, 17 décembre 2008.
Gérard-François Dumont, « Situations démographiques et logiques migratoires trans-méditerranéennes », Géoconfluences, 1er mars 2004.
Guillaume Le Boedec, « Le détroit de Gibraltar. Les limites d’un espace modèle de la lutte européenne contre les migrations irrégulières », EchoGéo, n°2, septembre/novembre 2007.
Johanne Favre, « Réfugiés et déplacés dans l’Est du Tchad », EchoGéo, Sur le vif 2007.
Cedric Audebert et Nelly Robin, « L’externalisation des frontières des "Nords" dans les eaux des "Suds". L’exemple des dispositifs frontaliers américains et européens visant au contrôle de l’émigration caribéenne et subsaharienne », Cultures & Conflits, n°73, printemps 2009, pp. 35-51 (voir un compte-rendu de ce numéro de revue par les Cafés géo).
