Marcel Gauchet se serait-il trompé ? Dans son brillant essai, Le désenchantement du monde, paru en 1985, le philosophe avait repris certaines idées de Max Weber : nous serions sortis du religieux et de ses facilités magiques et nous aurions perdu le sens d’un monde désormais explicable scientifiquement. Pourtant, la floraison de films sur les vérités qui dérangent, les cauchemars que purent faire Darwin et d’autres, les accusations que porteront nos enfants sur notre époque ou les plaidoyers pour notre Home bien mal en point, tout indique que le religieux est loin d’avoir disparu, qu’il est habillé d’une nouvelle sensibilité environnementale et qu’il est en train de façonner un nouveau rapport au monde. Tout cela pourrait changer la nature de la géographie et, qui sait, alléger certains de ses « fardeaux ».
D’abord le film. Beaucoup de critiques l’ont trouvé « intimiste », portant une « cause noble » avec un « propos convaincant ». La voix off et sirupeuse de Paul Virilio, Mohamed Yunus, Al Gore ou Théodore Monod qui relaie les arguments de l’agronome René Dumont embringue le spectateur à ses dépens : « Nous sommes ballotés entre virtuel et réel » regrette la géographe Martine Tabeaud qui pointe un « Homo indifférencié ‘l’Homme, partie consciente de la Nature’ » qui ne saurait passer pour un message politique. Dans ce film, « il n’y a pas d’acteurs, pas de responsables. Pourtant, ajoute t-elle, peut-on penser que le commandant du transatlantique Edward Smith a les mêmes responsabilités dans le drame qu’un passage qui ne contrôle pas la route du paquebot ? ».
Le syndrome du Titanic déborde de géographie : bidonvilles de Lagos, rues de Conakry ou de Nairobi, images du Caire, de la Namibie donnant une Afrique surreprésentée, vues de Sao Paulo et de Shanghaï, des bas-fonds de Los Angeles, toutes ces vignettes qu’on retrouve dans les manuels scolaires comme les magazines s’entrechoquent sans ordre saisissable, rejoignant ce constat de peur et de crainte de Nicolas Hulot : « Nous sommes des acteurs de quelque chose de beaucoup plus grand ». Plus grand que quoi ? Cela expliquerait-il ce constat d’impuissance relevé par Martine Tabeaud ? « Nous mettre en tête des images des exclus de toute origine, des invisibles des circuits touristiques est nécessaire. Elles donnent à penser. Elles devraient être le point de départ d’une réflexion que Nicolas Hulot ne mène pas. Refuser la misère, c’est bien, mais pourquoi existe-t-elle ? Comment agir ? Le film fait l’impasse sur les multiples structures publiques ou privées qui oeuvrent pour réduire les inégalités de développement : ONG, y compris écologistes dont il n’est jamais question, agences des Nations unies, Croix Rouge, etc. » dénonce-t-elle. Lorsque Hulot explique que « nous vivons à la fois une crise écologique, économique, énergétique et de civilisation », ne pousse-t-il pas le bouchon trop loin que Jean-Luc Porquet voudrait remettre dans le goulot [1] parce que le film est sponsorisé par EDF, « ami bien connue de la sobriété heureuse ».
Le plus grave est le tissu de contre-vérités dont est cousu le film. Aucun géographe ne peut croire que « le changement climatique a contribué au drame du Darfour » comme l’indique Hulot. Personne ne peut croire que la société de consommation n’est que de l’apparence. Martine Tabeaud dénonce un discours qui s’arrête aux carcasses de voitures en oubliant qu’elles « ont été fabriquées par des ouvriers et des ingénieurs, qu’elles ont fourni des emplois, transporté et, finalement, créé des richesses ». Pourquoi Nicolas Hulot ne parle pas de l’industrie du recyclage et des déchets, pourquoi nier que le capitalisme a amélioré les conditions de vie de beaucoup d’êtres humains ? Gare à l’éco-fascisme.
Ce manichéisme facile ne serait-il pas l’un des impacts d’une géographie qui a tardé à prendre le coche de l’environnement ? Certes, elle s’est rattrapée depuis et les meilleurs de la profession s’activent pour travailler et être présents dans les débats. Du coup, la géographie avec sa pléthore de métiers de l’environnement et de l’aménagement est-elle devenue une science « appliquée ». Qui s’en plaindrait ?
On ne reprochera pas à Nicolas Hulot d’avoir réussi là où les scientifiques ont échoué : mettre la problématique du climat dans la sphère publique. Certes, il ne fabrique pas d’aussi belles images hélicoportées que celles d’Arthus-Bertrand même s’il adopte, comme lui, une posture télévangéliste lorsqu’il déplore avec une légère emphase que « la symbiose avec la Terre est rompue » ou qu’il faut « s’extraire de l’utopie matérialiste ». La question serait plutôt de savoir si la problématique du climat méritait d’être dans la sphère publique quand on sait le niveau d’incertitudes des conclusions du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) ?
N’en déplaise aux détracteurs de Claude Allègre : les hululements de Nicolas Hulot que notre célèbre géologue a pu traiter d’imbécile ne nous ont pas convaincu non plus. Le « J’ai peur » du saltimbanque d’Ushuaïa n’augure rien de bon pour penser. « C’est de ta peur que j’ai peur » aurait pu lui répondu Shakespeare.
Gilles Fumey
Les films verts sur le site des Cafés géo : (cliquez sur les titres)
Le cauchemar de Darwin (Hubert Sauper)
Al Gore, professeur de géographie
Le marché de la faim / We feed the world (Erwin Wagenhofer)
Notre Pain quotidien (Nikolaus Geyrhalter)
Et aussi :
L’excellent article de Martine Tabeaud et Xavier Browaeys sur le site d’EspaceTemps
[1] Le Canard enchaîné, 7 octobre 2009.
