Nous longions la côte Atlantique au plus près, quand au nord de La Rochelle, je vois sur l’atlas (point de Tom-Tom chez nous, le GPS c’est moi) : « L’Aiguillon-sur-Mer ». Grat grat... L’Aiguillon comme... « l’anse de l’Aiguillon » ? Ni une ni deux, j’écoute mon cœur de géographe : prenons la petite route ! Et hop... me voilà à gravir la pointe Saint-Clément, extrémité méridionale de la falaise morte d’Esnandes, pour surplomber par le sud ce grand classique de géomorphologie des littoraux.
C’est l’après-midi, la marée monte, et balaie en va-et-vient plus ou moins amples la slikke (du néerlandais « boue »), étendue de vase inondée chaque jour. D’en haut, on voit bien le gradient végétal qui fait passer insensiblement de la vasière à l’herbu - le schorre - recouvert de plantes halophiles, qui, en fond d’anse, forment les prés salés. Nous ne sommes pas un jour de grande marée équinoxiale, le schorre restera donc hors d’eau. On distingue à peine, de cette distance, les étiers, formant un chevelu de chenaux.
A l’arrière plan, au loin : l’autre côté de l’anse, à l’abri d’une flèche sableuse. La poldérisation par étapes successives de ce marais littoral du golfe des Pictons, à l’embouchure de la Sèvre Niortaise (où se trouve le Marais Poitevin un peu plus en amont), a donné lieu à un jeu de digues et de vannes. Frustration lorsque nous faisons le tour de la baie, de ne pas pouvoir aller jusqu’à son bord à cause des champs de mizotte (autre nom local de l’herbu). Nous devons en effet nous arrêter à la dernière digue, celle du Maroc, datant des années 1960, à peine marquée dans le paysage des champs d’une platitude confondante, où ont disparu les bourrelets des digues les plus anciennes. Ainsi, cet espace originellement peu propice à l’installation humaine a été transformé en une vaste plaine à usage exclusivement agricole, avec quelques marais salants résiduels seulement.
Au pied de la falaise enfin, un parking a été aménagé : point de pique-nique pour touristes, ou stationnement pour pêcheurs. Ainsi, la route submersible s’élargit en une seconde chaussée plus foncée, en mauvais état, et qui s’avance vers la mer (vers la gauche donc). Au bout, des pêcheurs au carrelet à pied officient entre des bouchots (hors champ), vestiges de cet ancien lieu important de production mytilicole. Pour la petite histoire, c’est ici que seraient nés les premiers bouchots, grâce à l’observation d’un capitaine irlandais échoué ici au XIIIème siècle : les moules grossissaient plus facilement sur des pieux (qu’il avait plantés pour tendre des filets à oiseaux) que sur des bancs...
L’Anse de l’Aiguillon illustre donc bien d’une part le glissement d’un littoral d’abrasion (feue la falaise où je suis perchée) à un littoral d’accumulation (la baie colmatée par les alluvions). Et d’autre part on voit bien cette interface entre la terre et mer, notamment la vasière qui mêle sédiments marins et fluviaux, biotope particulièrement riche. Paradoxalement et sans contradiction apparente une zone d’intense et ancienne anthropisation - les premières digues datent du Moyen-Âge - jouxte donc un milieu naturel riche mais fragile, aujourd’hui protégé par une réserve naturelle de premier ordre.
Slikke, schorre, estran, étiers : échos lointains de cours reçus en des temps passés... ces mots de poésie géographique ne sont plus de papier pour moi, et je peux désormais les transmettre à mes propres étudiants en travaillant sur la carte de l’Aiguillon-sur-Mer.
Aurélie Delage
Pour aller plus loin :
carte topographique de l’Aiguillon-sur-Mer, IGN, Paris (édition récente)
http://www.baie-aiguillon.reserves-naturelles.org/pages/accueil.asp
