A l’occasion du second café géographique de la saison 2009-2010 sur Montpellier, M. Grataloup, professeur à l’université Paris VII-Denis-Diderot, a présenté une géohistoire des 5 continents. Contrairement à l’idée largement répandue, le découpage du monde en grands ensembles continentaux n’est pas une donnée naturelle. Ce sont les Européens qui ont imposé leur vision, empreinte de valeurs religieuses et culturelles particulières.

Les trois continents de l’Ancien monde.
Depuis l’Antiquité, les peuples de la Méditerranée (notamment les Grecs avec Anaximandre de Milet au VIe siècle avant J.C.) représentent le monde par une mappemonde circulaire divisée en trois parties. La moitié supérieure du cercle est l’Asie, le quart sud-ouest correspond à l’Europe et le quart sud-est à l’Afrique. Ces trois ensembles sont entourés par une vaste mer périphérique.
Avec la diffusion du christianisme, cette représentation est reprise et complétée par les Pères de l’Eglise. Ceux-ci s’efforcent de faire coïncider la tripartition du monde avec les récits bibliques. Par exemple, les trois fils de Noé qui se séparent pour repeupler le monde après le Déluge, sont assimilés aux trois grandes portions des terres émergées : Sem est à l’origine des populations asiatiques (dont les peuples sémites), Japhet s’installe en Europe et Cham en Afrique. Peu avant cette dispersion des fils de Noé, un rapport hiérarchique est évoqué entre les trois lignées. Noé, lors de l’épisode de la malédiction de Cham et de son fils Canaan a déclaré « Maudit soit Canaan ! Qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères ! ». Cette anecdote a parfois servi de caution religieuse à la traite des noirs (descendants de Cham et Canaan) par les sociétés européennes et arabo-musulmanes (issus de Japhet et de Sem dans l’imaginaire biblique).
La mappemonde d’Isidore de Séville (VIe siècle après J.C.) est emblématique de cette représentation, centrée sur Jérusalem. Christian Grataloup précise que l’image actuelle des Rois mages est façonnée par cette vision tripartite des terres émergées. Alors que la Bible (évangile de Mathieu) n’indique ni l’origine, ni le nombre ou la fonction des mages venus rencontrer Jésus, l’iconographie de l’époque moderne popularise une version renvoyant au mythe des fils de Noé : c’est ainsi que les rois mages sont aujourd’hui au nombre de trois et que le plus jeune est noir.
Les Grandes Découvertes bouleversent les représentations.
Rappelons que si les principaux explorateurs de l’époque moderne furent européens, les Chinois ont, jusqu’au XVe siècle entrepris de grands voyages d’exploration (Amiral Zheng He). Néanmoins, la découverte et l’invention du monde, rythmée par des navigateurs audacieux comme Christophe Colomb, modifie les cartes en profondeur. Alors que le terme de continent (dérivé de « terres continentes / en continu ») s’impose au XVIe siècle, les Européens doivent améliorer la vision traditionnelle héritée de l’Antiquité et de la pensée chrétienne du Moyen-âge. Ainsi, les représentations tendent à se laïciser et à intégrer un 4e ensemble (l’Amérique, nom inspiré par le navigateur italien Amerigo - Henri - Vespucci). Les missionnaires (en particulier les Jésuites) assurent la diffusion de cette division du monde auprès des peuples non-européens (alors que le sentiment d’être « asiatique » ou « africain » était, jusqu’alors, évidemment inexistant).
A l’époque moderne, la peinture et la sculpture popularisent cette division du monde à l’aide d’allégories : les œuvres d’art mettant en scène quatre personnages archétypaux se multiplient : chaque continent est représentée sous la forme d’un homme ou d’une femme avec des attributs spécifiques (l’Amérique est un personnage à plume, l’Afrique est noire et dévêtue...). Christian Grataloup cite comme exemple la fontaine du Bernin à Rome ou le tableau de Rubens illustrant « les quatre parties du monde » (Œuvres du XVIIe siècle). Notons que la délimitation des continents est très proche, dans ses fondements théoriques, des découpages nationaux qui s’affirment à cette période (conception « westphalienne » de la frontière).
C’est au XVIIIe siècle que l’Europe fixe sa frontière avec l’Asie. En effet, les encyclopédistes, bénéficiant du mécénat de Catherine II de Russie, choisissent la chaîne de l’Oural comme frontière « naturelle ». Ce choix est largement influencé par la cour de Russie qui affirme son souhait d’être un acteur privilégié du concert des nations européennes. Avec ce découpage, l’immense majorité des sujets de la tsarine sont dès lors des « Européens ». C’est également à cette époque que les îles sont associées à des continents (L’Islande et Malte devenant des parties de l’Europe).
Les continents à l’époque coloniale.
Alors que les puissances européennes dominent progressivement le monde, le découpage des continents se modifie en fonction de visions impérialistes et ethnocentrées. Tout d’abord, le géographe Malte-Brun crée en 1812 un 5e continent (l’Océanie) pour regrouper les terres du Pacifique et de sa bordure, souvent récemment découvertes. Ce cinquième continent est une agrégation d’îles selon un seul critère (celui de n’appartenir à aucun des 4 continents préexistants).
Ensuite la division des terres en grandes entités prend une connotation ethno-raciale : les théories scientifiques de l’époque essentialisent le découpage des continents en le faisant correspondre à des races. Chacune des ces races (blanche, jaune, noire et rouge) est étroitement associée à un continent. En outre, elles sont souvent hiérarchisées dans l’imaginaire des colonisateurs : les allégories du XVIe au XXe siècle mettent en avant le personnage symbolisant l’Europe (civilisée) aux dépens des autres parties du monde (l’Asie est richement vêtue, l’Afrique est négroïdée et présentée de façon péjorative). Cette conception européocentrée est symbolisée par le choix du méridien zéro (Greenwich). Ce choix fut d’ailleurs l’objet d’une âpre compétition entre la France et le Royaume-Uni.
Bien que guidé par un idéal humaniste et universaliste, Pierre de Coubertin, instigateur des Jeux Olympiques contemporains, reprend à son compte ce découpage du monde en 5 parties : les 5 anneaux représentent les continents unis sur un fond blanc, les six couleurs permettant de retrouver tous les drapeaux nationaux ainsi fusionnés.
Les questions du public.
La première question était une demande d’explication sur l’idéologie eurasiatique. Il s’agit d’un courant de pensée qui inspire certains mouvements nationalistes russes (bien qu’il en existe une variante dans le monde turcophone). Cette idéologie souligne la double ascendance slave/mongole de la Russie afin la distinguer de l’Europe (notamment occidentale). Cette origine eurasiatique est un élément structurant de l’identité russe qui justifie une destinée nationale spécifique. Cette vision qui a souvent cours dans les milieux radicaux (comme les Russes blancs au début du XXe siècle) sert d’argumentaire aux partisans d’une politique autoritaire et ultranationaliste.
La seconde question portait sur les limites de l’Union Européenne : sachant que de nombreux territoires sont entièrement peuplés par des descendants d’Européens, Christian Grataloup a évoqué la possibilité d’un élargissement de l’UE à des territoires non-européens selon des critères culturels et politiques (exemple du refus de la peine capitale) : ainsi, l’Australie ou la Nouvelle Zélande seraient selon lui des candidats crédibles.
Le concept de civilisation, souvent associé à de vastes ensembles géographiques (civilisations africaine, chinoise, arabo-musulmane...), fut l’objet de la dernière question. M. Grataloup s’est montré très prudent sur cette notion qui peut conduire à une vision simplifiée du monde (invention de grands blocs ethno-culturels). En outre, un tel découpage du monde est porteur d’un risque de division, voire d’affrontement (notamment entre l’Occident et le monde musulman).
Gilles Ardinat
