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Rédacteurs(s) du texte: Bertrand Pleven
Numéro du document: 1719
Date de publication: 30 octobre 2009
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Des films
Sin Nombre (Cary Fukunaga)

(JPEG)

Où sommes- nous ? Sin Nombre s’ouvre sur un paysage de futaie. De celle que l’on trouve dans le domaine tempéré. Le champ s’élargit. Singulier raccourci : Sous la forêt, le mur : le feuillage automnal n’est que le papier peint d’un modeste intérieur mexicain. C’est par l’intermédiaire de cette belle métaphore paysagère que le film annonce sa volonté de mettre en image le plus grand corridor migratoire au monde, partant des différents états d’Amérique centrale pour rejoindre le sud du Chiapas, point de départ des trains qui remontent de la frontière sud du Mexique vers le Texas. Comme par traduction ciné géographique, Cary Fukunaga construit un espace narratif linéaire qui se concentre sur le temps du parcours, un film au fil du trajet migratoire, qui élargit la perspective géographique au-delà de la frontière Etats-Unis/Mexique.

« La figure du migrant (...) est perçue partout comme l’un des marqueurs les plus évidents de la mutation considérable qui s’accomplit actuellement sous le nom de mondialisation ». Les productions cinématographiques récentes confirment ce constat de G. Simon, que l’on regarde, par exemple, du côté des fictions françaises (Welcome de P. Lioret, Nulle part terre promise d’E. Finkiel), autrichiennes (Import/export d’U. Seidl), états-uniennes (The Visitor de T. McCarthy, Trois enterrements de T.L Jones) ou encore algériennes (Rome plutôt que vous, T. Teguia). En transformant la figure du migrant en personnage(s), en traduisant en images, en mots et en sons les trajets, les lieux des espaces migratoires, ces fictions, chacunes à leurs manières, enregistrent, sur le vif et participent à l’ « affectivité collective »(2) touchant aux phénomènes migratoires contemporains. C’est en cela qu’il est capital que la géographie et les sciences humaines en général analysent et déconstruisent cette (hyper)visibilité fictionnelle.

Sin nombre utilise un procédé que l’on retrouve dans de nombreux films sur les migrants : les histoires croisées (Welcome, Nulle part terre promise, Trois enterrements...). Casper est mexicain, il habite Tegucigalpa au Chapias, fait partie d’un célèbre gang, les MS 13 et fréquente une jeune fille du centre de la ville. Sayra est hondurienne, elle retrouve son père récemment expulsé des Etats-Unis. Celui-ci est décidé à retenter le voyage en emmenant, cette fois, sa fille et son frère laissés derrière lui lors de son précédent départ. Tegucigalpa et sa gare, lieu relai dans le corridor migratoire mais aussi territoire sous contrôle des MS13 est le point de rencontre dans le film de Casper et Sayra lors d’une scène de racket des migrants par le gang qui tourne mal.

Si la fiction parvient donc à lier l’univers des gangs et celui des migrants, c’est au prix de sacrifices. Car si Fukunaga et son équipe ont réalisé un important travail d’enquête, le résultat est paradoxal. Réaliste, le film l’est dans sa manière de faire du voyage en train une suite d’épreuves. Il l’est aussi dans sa manière de peindre la violence des gangs. Mais ces deux sujets tendent à devenir des ingrédients d’un film à suspens, des prétextes au thriller dont la mise en scène flirte avec le déjà vu et dont le caractère spectaculaire, créée sur le dos des migrants, peut gêner.

Passons sur la nécessaire rétraction de l’espace temps qui mène le réalisateur à réduire la traversée du Honduras et du Guatemala à une scène de marche dans un champ de bananiers et au franchissement d’un fleuve frontalier. Reconnaissons la capacité du film à rendre compte des épreuves rencontrées par les migrants sur le temps de parcours : la pluie, la soif, les attaques des gangs, la peur de la police de l’immigration qui n’hésite pas à tirer. Apprécions le souci du réalisateur de témoigner des solidarités entre migrants, de la production de lieux en marge de l’espace migratoire, comme, par exemple, ce gîte informel mis en place par de pauvres paysans pour offrir douche et couvert aux voyageurs. Le tout sans tomber dans un manichéisme à tous crins : si les enfants de tel village du sud du Mexique lancent aux migrants des fruits, plus loin sur le chemin, plus proche de la frontière aussi, ce sont des cailloux que ces derniers recevront... On est, par contre plus déçu sur le choix du réalisateur de sacrifier sur l’autel de l’action les éléments explicatifs qui auraient permis d’enrichir le propos. Les paysages de la misère donnés à voir par des plans larges assez saisissants, des bidonvilles escaladant les pentes au Honduras ou des corps des migrants à la dérive allongés sur les voies permettent de mettre en perspective, mais a minima, aussi bien le choix du départ pour les migrants que la terreur générée par les gangs. Et justement, l’utilisation de plans grue, de longs travelling- aux qualités esthétiques indéniables- sur les paysages traversés par le train mettent à distance le réel, la violence du trajet mais aussi celle des gangs, qui est suggérée sans être véritablement montrée.

Sine nombre est un film fort et pessimiste, à l’image de sa fin, terrible mais très réussie. Primé aux derniers festivals de Sundance et Deauville, de financement majoritairement états-unien, mais également mexicain, il dénote une volonté de prise ne compte d’une question sociopolitique brûlante. Il choisit, et ce n’est pas rien, pour un film américain, l’espagnol comme langue de tournage. Autant sur le fond que dans la forme le réalisateur, californien d’origine japonaise et suédoise, signe un film ambigu. Se plaçant ouvertement du côté des dominés, il reste peu explicite sur la politique migratoire états-unienne. Par ailleurs, il utilise une grammaire cinématographique hollywoodienne, assez classique et ne parvient pas à donner à l’œuvre une forme cinématographique suffisamment originale pour capter la complexité de la géographie circulatoire contemporaine. Plus novateurs, des films comme Nulle part Terre promise ou Import/export dessinent dans l’espace migratoire européen des trajectoires complexes faites de bifurcations, d’étapes ou encore de doutes. Pourtant par ses non-dits, ses implicites et ses choix visuels Sine nombre est bien, un espace cinématographique où « le « Nord » rencontre le « Sud ».

Bertrand Pleven.

(1) : G. Simon : La planète migratoire dans la mondialisation, Armand Colin, 2008.

(2) : selon la formule d’E. Morin.


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