En 1993, les philosophes Paola Cavalieri et Peter Singer publièrent un ouvrage intitulé The Great Ape Project : Equality Beyond Humanity. Ce livre eut un très fort retentissement et entraîna la création d’une organisation internationale, du même nom, qui publia une déclaration sur les droits des grands singes. A travers ce texte, l’organisation visait à garantir le droit à la vie et à la liberté pour les bonobos, les chimpanzés, les gorilles, et les orang-outans, et à interdire toute forme de torture à leur encontre. En condamnant notamment l’enfermement des grands singes dans les zoos, cette déclaration illustre l’évolution de la frontière entre humains et animaux. En effet, ce qui ne posait pas de problème il y a 60 ans pour certains humains (les fameux zoos humains de l’époque coloniale) est devenu aujourd’hui inacceptable à l’égard de certains animaux.
La frontière entre humains et animaux est donc devenue poreuse. L’explication de cette évolution réside peut-être dans l’obsolescence progressive des critères scientifiques de distinction entre humains et animaux. Le langage, le rire, le mensonge, le sens moral, l’intentionnalité, le second degré, les structures politiques, l’utilisation d’outils... sont quelques unes des caractéristiques que l’on pensait strictement humaines. Or, elles ont toutes été repérées chez différentes espèces animales.
La porosité de la frontière entre humains et animaux pose problème, car c’est elle qui structure la cohabitation entre les deux groupes et qui détermine la place de chacun. Ainsi, on ne sait plus très bien où est la place des animaux. Dans les zoos ? dans la nature ? dans nos maisons ? Les débats sur la place légale des animaux illustrent bien cette confusion. De plus en plus de voix s’élèvent pour que légalement les animaux ne soient plus considérés comme des choses, mais comme des personnes. Toutefois, lorsque l’on juge un tiers pour violence sur animaux, le verdict dépend généralement plus du tort causé au propriétaire que de la violence faite à l’animal lui-même.
Mais si la frontière est poreuse, elle n’en est pas pour autant inutile. Différents faits divers nous rappellent régulièrement que sa transgression peut engendrer des conséquences dramatiques. Le cas de l’ours permet d’en faire la démonstration. Quasiment disparu d’Europe de l’Ouest au début du XXe siècle, l’ours a été réintroduit dans nos montagnes ces dernières années. Mais sa réintroduction est soumise à conditions. Tant que l’animal reste à sa place, la cohabitation fonctionne. Mais s’il transgresse la frontière, sa présence devient inacceptable et il est alors abattu. C’est ce qui est par exemple arrivé à JJ3, cet ours abattu dans le canton des Grisons (Suisse) le 15 avril 2008. Cependant, la transgression n’est pas un privilège exclusivement animal. Timothy Treadwell, plus connu sous le nom de Grizzly Man (depuis le documentaire de Werner Herzog sorti en 2005), en est un bon exemple. Fasciné par les ours, cet écologiste américain a passé treize étés à vivre en leur compagnie dans le Parc national de Katmai en Alaska. Cette proximité avec les ours lui a été fatale en 2003. Bien que le cas de Timothy Treadwell soit particulièrement extrême, il n’est de loin pas le seul exemple de contact dramatique entre les humains et les ours. Rien que pour l’année 2009, on peut citer la tentative de suicide d’une femme au zoo de Berlin en avril ou la chute d’un handicapé mental dans la fosse aux ours de Berne en novembre.
Si la transgression est dangereuse autant pour les humains que pour les animaux, c’est parce que la frontière est le résultat d’une négociation. Contrairement à la croyance populaire, les animaux n’ont pas capitulé face aux humains. Il y a des nombreux cas de résistance animale. Les coyotes aux Etats-Unis, les alligators en Floride, les rats et les pigeons dans la plupart des villes, ou les moustiques et cafards, ces animaux dont on ne parvient pas à se débarrasser, en sont de bons exemples. Par ailleurs, la négociation est nécessaire même avec les animaux les plus proches de nous. Si mon chat dort sur une chaise, c’est parce qu’on a négocié : sur la chaise oui, sur la table non.
Mais la plupart du temps, les conflits ne se déclenchent pas entre les humains et les animaux, mais plutôt entre les humains au sujet des animaux. Citons le contentieux entre le Japon et le reste du monde à propos de la chasse à la baleine ou le conflit entre les écologistes et les bergers quant à la réintroduction du loup en Europe de l’Ouest. A ce propos, l’exemple le plus frappant reste sans doute le combat mené dans les années 1970 pour l’interdiction de la chasse aux phoques. En effet, l’intervention de Brigitte Bardot a engendré un véritable emballement médiatique. Celui-ci a conduit le grand public à prendre fait et cause pour l’animal plutôt que pour la tradition inuit.
Ces exemples de conflits entre les humains à proposent des animaux montrent que la porosité de la frontière ne concerne pas tous les animaux. En effet, si le sauvetage des phoques ou des grands singes entraîne d’importantes mobilisations, il n’en va pas de même lorsqu’il est question des hyènes ou des requins blancs. Pour reprendre Georges Orwell au sens propre (alors qu’il parlait au sens figuré) « tous les animaux sont égaux, mais il y a des animaux plus égaux que d’autres ».
Lionel Gauthier (Département de géographie de l’Université de Genève)
Pour aller plus loin :
Dubied A., Fall J. et Gerber D. (dir.), La frontière humain/animal, Droz, Genève. [à paraître en 2010]
Mauz I., 2005, Gens, cornes et crocs, Cemagref, Paris.
Staszak J. F. (dir.), 2002, « La place de l’animal », Espaces et Sociétés, n° 110-111.
Sur le site des Cafés géo
Y a-t-il une géographie du territoire animal ?
La place de l’animal (Espaces et sociétés, vol. 110-111)
Au secours, la lutte des classes revient à Paris ! Des bourgeois bohèmes à la ségrégation
L’homme cet étrange animal (Jean-François Dortier)
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La planète blanche (Thierry Piantanida et Thierry Ragobert)
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