Article suivi du Globe d’or de la semaine
Comme dans les familles où un enfant se sent préféré à l’autre, les géographes ont souvent nourri un complexe face aux historiens. En rangs serrés, les fils de Michelet colonisent les facs et leurs scores aux concours des professeurs atteignent des niveaux soviétiques. Ils se paient Libé pour leur Rendez-vous chic d’automne sur les bords de Loire avec la fine fleur du PAF. On sait qu’ils ont fait barrage aux géographes au Collège de France depuis des lustres, alors que Xavier De Planhol n’aurait pas plus démérité que Gilles Veinstein, Pierre Briant ou Denis Knoepfler [1]. Le meilleur, c’est qu’ils ont acquis la légitimité pour parler de tout et avoir un avis sur rien. Pour un peu, sur l’autre rive, les géographes se sentiraient confinés à la nomenclature, devraient mordre les démographes pour parler de la population, pousser dans le fossé les naturalistes, les géologues et tout ce qui gravite autour de l’environnement pour faire valoir leur fond de commerce, demander la parole aux médecins pour valider des cartes sur la grippe.
Prenez les marronniers des médias, ceux qui servent à renflouer les caisses de nos Citizen Kane nationaux, les Perdriel, Dassault, Rothschild et autres Bolloré. L’immobilier, les francs-maçons, les homosexuels, les Chinois, les prisons, les Allemands, les mafias, le palmarès des lycées, tout cela fleurit et refleurit à chaque saison sur nos kiosques et il y a toujours un historien pour en causer. Pourtant, tous ces sujets sont géographiques ! Le prix du mètre carré, les caches des francs-maçons ou des mafieux, Stonewall et ses émeutes à New York, les hôpitaux ou les lieux d’enfermement, sur tout cela, les historiens ont écrit. Les géographes ont la plume honteuse. Le prix du mètre carré ? Il faut se contenter du chapitre habile d’un très sérieux manuel de géographie économique. Les francs-maçons ? Inconnus sur la planète géographique. Les homos ? Une thèse (confidentielle) et deux articles sur les plages gays. Les prisons, enfin, on s’y intéresse. Mais que tout cela est lent... Les télécoms, combien de géographes travaillent dessus ? Et les cartes électorales ? La violence ? Le bruit ? Et pourtant, que serait la vieille géo si le vent n’avait pas soufflé du pied des Vosges il y a vingt ans [2] ? Une momie.
Pourrait-on parler d’un sujet badin, à la limite idiot, comme « Les riches », autre martingale que le Fouquet’s et l’Elysée ont remis au goût du jour. On commencerait par les échelles nationales : les riches sont « américains » mais les Russes et les Chinois, les Indiens montent dans le classement mondial où l’on voit peu de Japonais, de Suisses et où on laisse de côté les pétro-riches. On continuerait par la géoanthropologie [3] : un pauvre Américain qui voit passer un riche dans une Cadillac ne se dit pas « quel salaud ! » mais « un jour, je serais peut-être comme lui ». Que pense le mafieux chinois ou sicilien devant un confrère enrichi ? On poursuivrait par la géoéconomie : où va la richesse des riches Américains ? Dans les bijoux comme en Inde ? Ou dans les universités privées qui raflent 40% de leur budget de fonctionnement grâce aux dons d’anciens élèves devenus riches. Un détour par la géosociologie : la vieille jet set dédouanée « démocratiquement » par les people pratique aujourd’hui les aéroports, le Forum économique de Davos et la Foire d’art contemporain de Bâle (revoilà la Suisse). La jet set d’hier achetait des groupes de presse, les people d’aujourd’hui attachent leur nom à des causes humanitaires. Voyez l’obscène évergétisme de Bill Gates « sauvant » l’Afrique avec les royalties qu’il tire indûment de Windows 7 installé sur votre nouveau netbook. La richesse se porte mondiale, elle s’affiche dans un Top 100 forcément mondial car il faut bien saucer notre plat de riches à la « mondialisation ». N’est-elle pas devenue à la géographie ce que sont les tripes et le beaujolais au mois de novembre ?
On aurait oublié l’histoire ? Patience, la voici servie « romaine », au banquet de Pétrone où Trimalcion, le nouveau riche, était victime de pique-assiettes. La voici « médiévale » où les très riches bourguignons s’agenouillaient devant la Vierge,comme Rolin à Autun et poussaient les flèches des cathédrales dans le ciel (l’anti-World Trade Center, dit Fumaroli). La voici contemporaine, enfin, comme l’écrit Henry Adams [4], industrielle et technique, où l’otium (le loisir) a pris les traits du negotium (les affaires publiques, la gestion économique) : « Pas une minute à perdre, il faut que ça rende, que ça paie ! » se moque encore Fumaroli.
On nous dira : « Mais c’est pas çà, la géographie ! » Nous voulons des voyages, des pays, des histoires de régions et de continents. [5] Pourtant, nous n’avons pas trahi ce qui se passe au Festival de géographie de Saint-Dié. De Christian Grataloup qui décrit la géographie « polygame [6] » à Bernard Debarbieux qui doutait que Saint-Dié ne devienne un jour un nouvel Avignon, Aix ou Orange, tous racontent qu’un pas a bien été franchi, ces dernières années. La géographie peut parler de tout et de rien. Armand Frémont l’écrit : c’est le « miracle Saint-Dié-des-Vosges [7] ».
Gilles Fumey
========================
Globe d’or
Le Globe d’or de la semaine est offert à Christian Vanneste, député UMP du Nord, qui sait faire soi-même sa pub avec ses gaffes. En plein débat sur l’identité française, il écrit sur le site internet du ministère de l’Identité nationale : « La France possède une identité forte, marquée par sa silhouette géographique facilement reconnaissable... Ce n’est pas le cas de nombreux autres Etats ».
Qu’en pensent les Italiens, les Grecs, les Indiens, les Japonais, les Danois, les Russes, les Viêtnamiens, les Mexicains, les Burundais, les Egyptiens, les Gambiens, les Sri-Lankais et les Chiliens dont les pays ont de si beaux galbes ? Et quels pays pourraient s’enorgueillir comme les deux Corées d’avoir leur silhouette nationale sur le "chief" d’un prix Nobel de la Paix ?
Que font les géographes dans ce ministère ?
Pour en savoir plus :
Toutes les Lettres de Cassandre sont, à leur manière, un miracle en géographie.
Merci à ceux qui nous aident et qui nous sont fidèles.
[1] Respectivement professeurs d’histoire turque et ottomane, du monde achéménide et de l’empire d’Alexandre, d’épigraphie et d’histoire des cités grecques.
[2] La géographie, quelle histoire !, V. Huguenot et G. Roques, Ed. Gérard-Louis, 2009
[3] Que pratique excellemment Marc Fumaroli quand il en parle à Christophe Ono-Dit-Bio et Béatrice Peyrani : « Il ne faut pas confondre les riches généreux et les riches hypocrites », Le Point, n° 1767.
[4] Voir l’autobiographie d’Henry Adams, The Education of Henry Adams.
[5] J’en profite pour citer le très bel ouvrage, dont on reparlera ici, de C. Grataloup, L’invention des continents, chez Larousse.
[6] La géographie, quelle histoire ! (déjà cité), p. 59.
[7] P. 25.
