« En Cacanie, le voyageur dont parle Broch dans la parabole des Somnambules, n’est pas encore monté dans le train de l’histoire universelle lancé à une allure folle sur le rail unique qui l’emporte vers un futur inexorablement décrété ; assis sur le banc du quai, il peut encore laisser errer son regard indécis sur cet enchevêtrement de zones qui conduisent dans ces différents pays formant un vaste monde familier dont les diversités n’ont pas encore été nivelées... ». Telle était la Mitteleuropa au début du XXe siècle, vue par Claudio Magris dans Vienne, l’apocalypse joyeuse 1880-1938, paru en 1986. Cette description toujours valable m’avait tellement plu, en mars 1987, après quinze quinzaines de jours passées à Prague en alternance avec quinze autres passées à Paris, que je l’inscrivis en exergue au chapitre 19 de la Chine pour le volume 5 de la Géographie Universelle Belin-Reclus (p. 208), en pensant aux nivellements en cours de la mondialisation, qui par ailleurs exalte les aspects folkloriques pour donner un peu de couleurs à sa « ternitude » en expansion.
Avant de dire en quelques mots la nostalgie affectueuse éprouvée en cinq jours passés à Trieste à la jonction d’octobre et de novembre 2009, faire l’éloge de Claudio Magris ne surprendra personne, un écrivain-géographe-voyageur comme il en existe bien trop peu, l’auteur, entre autres, de Danubio, où il décrit le fleuve de la source à l’embouchure (comme on faisait dans les bonnes géographies antiques) et de Microcosmi, géo-graphie de lieux qu’il aima dans neuf villes d’Europe. Pour ceux qui n’ont pas eu le temps de le lire, tant leur travail les occupe - ou la construction de leur maison - ils peuvent se tourner vers Hermann Broch, moins pour ses Somnambules que pour ses analyses vécues des rapports entre masses et individus, l’un des thèmes qui devrait enfin devenir majeur dans la géographie prochaine.
Toujours avant d’évoquer Trieste, la Cacanie, pourquoi ? Ce pays a disparu depuis longtemps, bien qu’il en subsiste des milliers de traces pour le moment indélébiles. Les offices de tourisme n’en cultivent pas seuls le souvenir un brin surfait : à Trieste, la ville elle-même se plaît, après avoir pendant ces cinquante dernières années replâtré ses meurtrissures des années 1941-1947, à exhiber les vestiges de ce qu’elle fut et ne parvient plus à être. La Cacanie doit son nom à Musil, l’un des trois piliers de la littérature européenne du début du XXe siècle, avec Proust et Joyce. Plus que Les désarrois de l’élève Törless, c’est L’Homme sans qualité(s), roman inachevé en 1933, lu en 1963, qui fut à l’origine de mon premier séjour à Trieste, en 1966. La Cacanie résume la décrépitude et l’écroulement de l’empire austro-hongrois des Habsbourg, la fameuse K-u-K Monarchie, cet État (Ka-ka) de nature double, à la fois multinational-impérial ( K aiserlich) - et royal ( K öniglich), dont le KuK était gravé jusque sur des bornes miliaires que l’on peut encore voir ici ou là. Empire qui se disait aussi R.-K., römisch und katholisch, héritier de ce que les Français appellent avec emphase le Saint Empire Romain Germanique.
Trieste, espace géographique littéraire ? Les géographes qui s’y rendront aujourd’hui pour humer de la littérature pourront peut-être en deviner l’odeur, ou plutôt des traces d’odeur. Depuis la terrasse du Caffè delle Specchi, complètement refait en 1969, sur la place Unita d’Italia, ils pourront dire, face au soleil du matin, que beaucoup de voix se sont tues, qui n’ont pas été remplacées et qu’elles parlent depuis le fond d’un puits de temps révolus. L’azzurro du ciel triestin a beau rayonner comme un maillot d’équipe nationale, Trieste est une périphérie, un cul-de-sac que la plupart des camions balkaniques contournent pour aller déverser leurs conteneurs à Mestre, là où ils rencontrent le flot des conteneurs venus de Milan ou d’outre-Brenner. Venise a beau avoir été tuée comme puissance en 1797 par Bonaparte, la puissance économique du fond de l’Adriatique s’est transportée à Mestre, l’anti-Venise, et nulle part ailleurs. Trieste, qui fut un lieu de rencontres il y a cent ans, à la jonction des mondes germanique, slave et italique, fait aujourd’hui partie d’un morceau d’Italie assez peu italienne. Le transit terrestre depuis Belgrade, Zagreb, Ljubljana est mince, tout comme le transit maritime depuis Raguse, Split ou Zadar. Et le karst n’est en rien responsable de la situation, non plus que la géographie physique, une fois mentionnées les inégalités ordinaires de la localisation des ressources, les contraintes de la rugosité de l’espace et l’intervention aléatoire des risques naturels. Un signe discret : au pied de la citadelle romaine, la piazza Unita d’Italia, face au large, sent moins la mer que la place du Comercio à Lisbonne face au Tage ! Et la ville y manifeste son peu de goût pour l’aventure, les bâtiments les plus pompeux l’inscrivent à leur fronton : outre le palazzo comunale, les stucs et les sculptures des Assicuriazioni Generali et surtout les étages du Lloyd Triestino témoignent de la primauté de la protection contre les risques sur la banque, la Bourse et les affaires, et l’on se surprend à penser que la richesse de la ville, dans la seconde moitié du XIXe siècle, vint peut-être plus du défaut de naufrages envisagés que de l’ingéniosité financière des capitalistes triestins.
Il y a quelques décennies, lorsque La coscienza di Zeno fut un de mes livres de prédilection, avec une passion pour l’autodérision qui pourrait être analysée, je m’étais demandé les raisons de l’engouement de quelques esprits de premier rang pour la ville, à commencer par Svevo. Ses aphorismes me réjouissent toujours : « on meurt dans l’état précis où on est né : avec des mains faites pour saisir mais incapables de serrer ». Ou bien : « À la différence des autres maladies, la vie est toujours mortelle ». Jusqu’en 1919, la ville était bouillonnante d’Italiens exaspérés d’être retombés sous la domination autrichienne, même si le chemin de fer direct depuis Vienne avait apporté par wagons entiers les malles - et les thalers - des voyageurs aisés. Il était tentant aujourd’hui d’aller voir ce qui subsistait du Caffè San Marco, la 9e des 33 « merveilles culturelles » (sic) de la ville, sur la via Battesti, que Svevo appelait le Corsia Stadion, au coin de la rue Donizetti. Et quelques autres « cafés littéraires » où l’on débattait de grandes idées nationalistes et démocratiques contre l’occupant et colonisateur autrichien, chacun vibrant pour ses idées et brûlant d’échanger des mots définitifs avec d’autres tout aussi convaincus. Si ces cafés continuent d’être mentionnés comme des curiosités dans des prospectus menteurs, on ne voit plus personne, une fois les touristes partis, dans ceux qui ont subsisté, lourdement rénovés. Même le Tommaseo emblématique participe de cette supercherie.
J’ai évidemment cherché viale XX settembre les traces de l’aqueduc qui alimentait la ville de Marie-Thérèse (mère du dollar) - comme je fais partout -, le café Fabris sur la via Romagna ou bien le Tergesteo place de la Bourse (disparus aujourd’hui), le caffè Stella Polare tellement rénové qu’il aurait mieux valu le faire disparaître. En fait de vie urbaine qui soit autre chose que la vente de fringues, de colifichets, d’objets de luxe et de produits bas de gamme de la restauration rapide - le nivellement par la mondialisation - il ne reste plus environ que 1 km2 fréquentable, comme ce fut jadis le cas, malgré les places en majesté, les rues au carré de la ville « teresiana » et les bords de cette sorte de darse croupion qu’est le canal Grande de 1756, creusé pour faire entrer dans le cœur urbain les sacs de farine et où abondent les styles thérésien, baroque, rococo, néoclassique, éclectique, liberty et rien depuis. Le plus touchant demeure le petit noyau autour de la piazza Hortis, au bout de la rue Cavana, dans le vieux quartier pauvre au pied de la citadelle.
On m’avait appris que le vrai grand homme de Trieste n’était ni Magris, ni Svevo, qui y sont nés tous deux, mais un Irlandais qui en fit sa base pendant dix ans, de 1904 à 1914, vivotant de leçons particulières d’anglais et de cours à l’école Berlitz. James Joyce avait même été le teacher puis l’ami de Svevo, dont il ferait le modèle du personnage qu’il créa à partir de 1907, Leopold Bloom, dans Ulysses. En fait, toute cette sorte de géographie littéraire n’est qu’invention et reconstruction postérieure, produit d’agences qui tentent d’attirer le chaland : une illusion commerciale, faisant état de grands noms qui vivaient comme de pauvres hères, bien loin d’être reconnus comme des valeurs internationales. Svevo était, à cette époque de la fin des empires et du suicide mondial de « l’ordre européen du globe », pendant cette période de transition au cours de laquelle on ne savait pas s’il fallait parler encore chevaux ou déjà vapeur, un homme de confins comme sa ville natale, constamment tracassé par trois cultures, écartelé entre l’Orient et l’Europe, partagé entre mer et rochers. Il vivait ces relations de manière insécure, comme toute la côte entre Duino et Rijeka/Fiume, dans cet appendice occidental d’une partie du monde, les Balkans, secoué par le terrorisme, l’irrédentisme, le nihilisme, tous mouvements sociaux exprimant le mal-être de l’Europe entière.
Il ne faut pas jouer avec l’atmosphère d’une ville et l’humeur de ses habitants. Trieste demeure aujourd’hui un bout du monde, ignoré de l’Italie, banni d’une Mitteleuropa qui n’existe plus elle-même qu’à l’état de lambeaux, progressivement avalés par l’Allemagne. C’est un port de rechange, méprisé par la côte slovéno-dalmate qui pourtant ne parvient pas à créer une unité portuaire qui s’approche de son niveau. Certes, on y manipule quelques marchandises et l’on y voit passer des camions aux plaques minéralogiques peu courantes en Europe occidentale, H, HR, SLO, FL, BIH, CY, GEO, KS, MK, SK, CZ, UA... Des bureaux continuent de payer des salaires à une petite bourgeoisie de comptoirs de banque et d’étals de commerce. Les boutiques et commerces de la vie quotidienne sont approvisionnés, les cuivres des grands hôtels de prestige régulièrement astiqués, les façades repeintes et les édiles continuent de croire que la ville abrite l’une des plus grandes universités d’Italie. Mais le cœur n’y paraît plus. Trieste dut sa célébrité aux combats intra-européens qui ont duré jusqu’en 1947, voire 1954 pour les menaces. Maintenant que Gorizia n’est plus un poste frontière depuis l’entrée de la Slovénie en décembre 2007 dans « l’espace Schengen », que l’on atteint Koper (ex-Capodistria) en Istrie et même le violon de Tartini à Piran sans montrer patte blanche, maintenant que dans toute cette zone, jusqu’à la frontière croate pour l’instant, on paie en euros, tout montre que l’Europe, si elle n’a pas tourné le dos à la région, fait face ailleurs à d’autres soucis.
La côte triestine, à l’ouest de la ville, offre à la méditation géohistorique deux traces pathétiques d’un passé aristocratique entretenu. Le château de Duino, planté sur un piton de falaises calcaires, appartient toujours à la famille des princes Thurn und Taxis, en français Tours et Taxes, ce qui est moins poétique et correspond au nom donné à l’acquéreur du monopole de la poste et des octrois sous les Habsbourg. Il est des postes qui font des princes et des fortunes qui savent durer en dépit des guerres. Malgré tous ceux qui ont fréquenté sa salle à manger, Duino n’aurait pas sa célébrité actuelle sans le culte voué aux séjours qu’y fit Rainer-Maria Rilke, un moment même attaché à Lou-Andreas Salomé. C’est là, dans ce non-lieu, entrelacs de langues et de murs médiévaux, que le poète venu de l’enfermement du Ring viennois dit avoir ressenti l’effroi d’un prisonnier de château-fort, puis l’aveuglement de l’excès soudain de lumière face à l’infini de la mer, que la bora multiplie en exaltant la tempête. C’est là qu’il déclare être passé d’un coup de la tiédeur intime de la patrie, Heimat, à l’angoisse du dépaysement hors limites, l’Unheimlich. Il est vrai qu’il lui suffisait de bouger les épaules pour plonger son regard dans les cours silencieuses de la réalité ou de lever les yeux pour se perdre dans le vide du karst couvert d’épineux. Le géographe qui prend le temps, sur le balcon du salon rouge de Duino, de laisser venir à lui la mer, le soleil, le vent, l’odeur de la garrigue et la couleur de la falaise à pic peut espérer comprendre comment, du nirgends, à la fois non-lieu et tout, Rilke est passé des images au-delà de l’image. Aujourd’hui, le littoral préservé au levant sent toujours la garrigue ; mais à l’ouest fume la chimie et, dans l’eau qui scintille, les parcs à moules quadrillent une mer éblouie où jadis picoraient des focs (allus. litt.).
Autre haut lieu des aristocraties pérennes, le château de Miramare est un condensé d’histoire, face à l’Adriatique. Construit sur la nudité d’un promontoire de lapiés, grottes, avens, dolines, sur ordre impérial en 1860, entouré de jardins à la française sur des gradins de terrasses créées ex nihilo, luxuriant d’une nature complètement artificielle aujourd’hui gérée par le WWF qui en a fait un conservatoire « naturel » de protection de toutes les espèces vivantes de la région (flore et faune marines comprises), le parc est délicieux. Pour un géographe, c’est un plaisir rare de parcourir les environs du Castelletto prêté à des scientifiques dressés à conserver du naturel dans l’artifice. Le château, impérial vraiment, porte le souvenir de Charlotte de Belgique, qui dormit seule, de 1867 à 1927, dans une moitié d’un grand lit double dont son mari, Maximilien d’Autriche, avait laissé vide l’autre moitié en raison d’un excès de naïveté politique qui lui avait valu d’être fusillé par les Mexicains. De part et d’autre du lit, deux portes dissimulées dans les boiseries conduisent l’une aux toilettes, l’autre à un oratoire privé. L’essentiel de la satisfaction des besoins.
Abrité de la bora, face au midi, le château était si convenablement meublé, accompagné de toutes les commodités dues à un empereur, sa famille, sa suite et son train, qu’il fallait bien qu’il serve de résidence temporaire aux reîtres de tout poil qui ont eu à visiter la région. C’est ainsi qu’il fut, pendant la deuxième guerre mondiale, d’abord réquisitionné par la Wehrmacht en 1943, puis par d’autres militaires avant de devenir le quartier général des troupes américaines venues protéger l’Europe contre elle-même : subversion titiste, hydre stalinienne, remugles fascistes hérités de d’Annunzio ou des derniers sicaires de la république de Salo. Une pierre commémorative ne dit-elle pas sobrement que les soldats des États-Unis sont restés au château du 18 septembre 1947 à 1954 pour remplir au nom (et à la place ?) de l’Europe une triple tâche : « garantir la frontière, restaurer la liberté, instaurer la démocratie » ? L’« ordre » occidental, en quelque sorte. En fait, l’ordre universel, n’est-ce pas ?
Cassandre
